Je m’étais dit : de toutes façons, dès que t’en vois un, tu files chez le coiffeur et tu te transformes en blonde platine.

Comme toutes les brunes, j’ai un jour rêvé d’être blonde platine. Sauf que le blond que j’aime évoque les fjords, les immensités enneigées et Ingmar Bergman, et le blond que je peux espérer avoir se tortille en tee-shirt mouillé sur les plages de St-Tropez.

Mais j’aimais bien me le dire, me donner du courage pour affronter le jour ou il arriverai. Mon premier cheveu blanc. La preuve tangible que je suis en train de vieillir et que le reste de ma vie ne sera qu’une douloureuse chute vers la respectabilité.

Oui, parce qu’une ride c’est discutable. Selon la lumière et le nom qu’on lui donne par exemple. J’entends souvent : Mais non c’est magnifique, c’est une ride d’expression. Mais enfin, toutes les rides ne sont-elles pas d’expression? Alors qu’un cheveu, c’est une preuve. Et même sans analyse ADN.

Bref. Un beau matin, mon cheveu blanc identifié entre les doigts, seule devant le miroir de la salle de bain, j’ai blêmi. Puis j’ai regardé autour de moi. Tout le monde dormait. J’ai fait disparaître l’intrus. Puis j’ai fait semblant d’oublier.

À partir du moment où qu’on l’a fait une fois, l’inavouable devient vite familier. J’ai dû dégommer comme ça huit ou neuf cheveux blancs, sur une période d’environ huit mois, craignant à chaque instant que la brigade de l’honnêteté décrépitique ne déboule et n’arrête le génocide.

En même temps, mon honnêteté décrépitique, je l’avais abandonnée le jour où j’ai fêté mes trente ans. Ce jour là, j’avais clamé à l’assemblée : “Vous voyez cette fête, là? Et bien profitez-en bien, parce que c’est la dernière. À partir d’aujourd’hui et jusqu’à ce que même la perspective d’un tête à tête avec Nicolas Ghesquière ne me fasse plus défaillir, j’ai trente ans.”

Oui, parce trente ans, ça m’apparaissait comme la porte de sortie d’un monde sexy, drôle et plein d’aventures ou, en pleine possession de tous mes pouvoirs, de ma liberté, et de mon indiscutable jeunesse rigolant au nez de l’horloge biologique, j’étais moi. Et qu’après, je serais moi, mais vieille. Et ça ne me plaisait pas du tout.

C’est pourquoi j’ai eu un sentiment étrange lorsque, il y a quelques jours, j’ai zoomé sur mon cheveu blanc revenu me narguer, et que, à mon orgueil défendant, je l’ai regardé avec tendresse. Je ne sais pas ce qu’il s’est passé en moi, mais celui là, je ne l’ai pas touché. J’ai attendu de voir.

Et j’ai commencé à bien l’aimer . Je l’ai prévenu que je n’étais pas encore prête à accueillir toute la colonie, et que je les attendais même armée jusqu’aux dents d’ammoniaque et de gants Mapa. Mais que pour le moment on pouvait être amis. Et je me suis souri*.

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*me sourire : Outre le fait que ça m’arrive rarement de me sourire à moi même, prenant toujours devant le miroir cet air mystérieux et top-modelesque ridicule que nous faisons toutes, avec les joues plus ou moins rentrées, j’assume parfaitement ma fin violonisante et sirupeuse à souhait. Pourquoi cette NDBDP sinon? Hein, pourquoi?