La première fois que j’ai coupé mes cheveux très courts, je devais avoir 20 ans. J’étais à Washington DC, où j’avais rejoint une amie qui vivait en toute simplicité avec ses copains de Fugazi, des Bikini Kill et autres Make Up. Si ça vous dit rien, on peut dire que j’étais là avec des membres éminents de la scène punk rock US des 90?s.

Inutile de vous raconter à quel point je me sentais hyper gravement rebelle. J’avais l’émotion à fleur de peau. Chaque instant exhalait cette magie à laquelle les petits français n’échappent pas aux États-Unis : l’impression d’être dans un film. Et le fait d’assister aux répèts de mes idoles dans les basements de leurs group houses ne faisait qu’ajouter à cette romance.

Chacun cultivait sa petite poésie. Vu de là où j’étais, c’était très beau. Ces gens là vivaient de rock et d’eau fraîche. Ils avaient décidé de se faire une vie sur mesure. Quand ils n’avaient plus d’argent, ils allaient bosser au 7 Eleven du coin et ça les gardait bien de devenir des rock stars, alors qu’ils tournaient à travers le monde une bonne partie de l’année. Ils disaient merde au système à leur façon, polie et éclairée.

Ils disaient plutôt “no thanks” au système.

Et bon dieu, quel style. La plupart s’habillaient dans les thrift shops, et ils avaient aussi une copine styliste qui leur créait des tenues de scène. Je me souviens, à l’époque, pour porter des tenues de scène, fallait vraiment être rebelle : c’était un peu la période Nirvanamania. Si j’avais fait des photos de style à l’époque, je peux vous dire qu’on aurait toutes été en transe.

Pour ma part, j’étais complètement fascinée par Guy Picciotto, le guitariste-chanteur de Fugazi. Pas amoureuse hein. Fascinée. Ce type ne vivait pas dans un film, ce type était un film. Le regarder exister me transportait.

Il me reste une image de lui, son grand café à la main, ses lunettes à la Godard sur le nez, mal réveillé, dans son immense voiture américaine toute cabossée. J’étais assise sur les marches de leur maison, et j’ai trouvé que j’avais vraiment de la chance.

Euh, je me suis perdue dans mes souvenirs là. Je voulais juste vous parler de cheveux…

Fascinée, grisée, hapée, je savais qu’après ce mois là je ne serais jamais la même. Alors un jour je suis passée devant un salon afro hyper beau, tout coloré, tout gai, avec une patine incroyable. Je suis rentrée, j’ai dit bonjour et on m’a fait un grand sourire. J’ai montré les ciseaux et j’ai dit : “Very short”.

Une prochaine fois, je vous raconterais la deuxième fois ou je me suis coupé les cheveux très courts. Ces moments là sont toujours liés à des instants très forts de mon existence. Et hier, pendant quelques secondes, j’ai eu envie de le faire…

Mais je ne le ferais pas. Au contraire. Je vais les laisser pousser. Plus longs que jamais.

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