Ça y est. Je suis ici chez moi. Je me lève, je prends une douche, et je sors attraper mon petit dèj, vu que j’ai fini d’exploser les macarons depuis longtemps. Je dis hello how are you à mes voisins dans l’ascenceur, mon doorman me dit have a great day et je remonte la fifth avenue pour attraper l’un des meilleurs scones de l’univers avec un café.

J’emporte tout ça et on part pour les défilés.

Vous ne pouvez pas savoir ce que je ressens, quand je suis là à marcher au milieu de ces buildings géants qui réverbèrent le soleil et donnent à la ville cette lumière si particulière. La verticalité, au lieu de m’étouffer, me donne l’impression d’être au coeur d’un organisme vivant intensément. L’élastique chorégraphie des habitants, speed et détendue à la fois, le choc des couleurs, des odeurs et la bande son, si familière avec ses sirènes, ses travaux et sa langue ondulante et déliée me transporte.

Géraldine et moi, on est tellement à bout de souffle qu’on arrête pas de se marrer. On ne sait plus quel jour on est, quelle heure il est. On parle un franglais complètement délirant et on arrête pas de s’extasier.

Ce qui est étrange et génial c’est d’aborder la ville par la diagonale : on est pas là en touristes. Nos journées sont très chargées. New York est la toile de fond, mais c’est la mode qui nous a amenées ici. Et la mode, c’est international. Partout où tu vas, tu retrouves des visages connus et tu parles le même langage.

Ainsi chaque moment volé à la fashion week est larger than life : un café dans un dinner, un mojito plus grand que nous, deux mojitos plus grands que nous, trois mojitos plus grands que… Bah ! Il est temps d’aller au show Marc Jacobs.

Le show Marc Jacobs, c’est un peu le temps fort de la fashion week. On lève le bras, on saute dans un taxi, mortes de rire pour une raison certainement aussi obscure que le fait qu’après trois jours ici, on ait toujours pas trouvé de supermarché, et on lance l’adresse à la volée comme les vraies new yorkaises qu’on s’imagine être devenues.

Sauf que ça retombe à plat de chez plat. Le chauffeur ne comprend pas.

On nous avait dit : attention, Marc Jacobs, c’est pile à l’heure les filles.

Mais le chauffeur ne comprend pas. On l’insulte en français parce qu’on est courageuses mais faut pas pousser. On saute dans un autre taxi, hyper pauvre filles friendly pour le coup, et il nous dépose à bon port une seconde douze avant le show.

Le show : c’est le mot. On a l’impression d’arriver à un concert de Madonna. Les flash crépitent, l’ambiance est électrique et les videurs, extrêmement polis mais fermes comme la cuisse de la Ciccone nous ordonnent en hurlant de nous bouger si l’on veut rentrer. On s’élance dans le noir, on se perd avec Géraldine et je finis ma course comme un chat pris dans des phares debout à deux centimètres du catwalk. Trop tard pour aller m’asseoir, mais j’entends le mur de photographes m’insulter parce que je bouche la vue. J’atterris sur les genoux, devant le premier rang, à vrai dire entre les genoux de Sarah, l’illustre Sarah de chez Colette.

Puis la musique commence et les filles graciles s’avancent avec leur démarche fragile. Marc Jacobs a le chic pour imaginer des talons à rebours de toute logique. Mon coeur malmené par la course éclair s’apaise à l’écoute de la musique. Puis il s’intéresse aux mélanges miroitants, aux couleurs riches et à l’atmosphère du défilé. Puis il s’attendrit. Puis il se réjouit.

Je ressens un vif pincement dans ma poitrine. Une émotion piquante me parcours. Je la reconnais. C’est celle de ces moments insaisissables, microscopiques et eurythmiques, ces tous petits instants de bonheur parfait.

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