Les voyages, c’est bien. J’aurais quand même vachement aimé que la téléportation, ça marche, en fait. Il nous a bien cassé le truc Cronenberg avec La Mouche. Il a dû briser l’élan de générations de chercheurs sur la téléportation. Dommage…

Parce que le seul truc qui se rapproche un tant soit peu de la téléportation, c’est la première classe. Et moi… Moi je ne voyage pas en première classe.

Non. Loin de là.

Loin de là, c’est dire au fond de l’avion, en classe normale. Ouais, bon, en éco. Ok.

Alors voilà. J’étais à l’aéroport, relax, dans la totale inconscience de l’éboulement social qui m’attendait. J’allais enregistrer mes bagages, quand je sens derrière moi un parfum délicat : celui de la mode. Je me retourne et je vois une fashion editor bien connue que je ne connais pas très bien, on se salue et je me dis ah tiens, c’est cool, une copine ! On va bavarder.

Tu penses. J’enregistre, je me rends à mon terminal, et là je la vois qui passe et se dirige vers un endroit où est marqué en appétissantes lettres dorées : ‘LOUNGE VIP EXCLUSIVE GARANCE RÊVE PAS : TU RENTRES PAS’, un truc comme ça. Elle s’y engouffre et disparaît.

J’attends sagement l’embarquement. Je pénètre dans l’avion, et là, en un éclair je hais Air France. Je sais pas moi. Ils auraient pu nous faire entrer par l’arrière de l’avion, pour nous empêcher de voir ce que je vois, là !?!

Ce que je vois ? Oh rien. Juste la première classe, un espace en cuir et bois ambiance Dallas ton univers impitoyable, où carrément ton siège c’est un mini living-room qui se transforme en vrai lit, le genre de trucs qui prend la place que prennent 12 sièges en classe éco. Non pardon. Après vérification, 24.

À partir de là c’est la dégringolade. Je passe les classes successives. Business, Premium, je sais pas moi. À chaque fois je me dis ce coup-ci, c’est la bonne, et puis non. Les fauteuils rétrécissent, et j’avance, mais toujours pas mon numéro.

Ça doit être à peu près par là que je vois ma fashion Editor Premium lovée dans une couverture en cachemire, qui me flashe un grand sourire. Hinhin. Ouais. C’est ça. Voilà, ça y est. Vous voyez ? Vous voyez ce que ça me fait ? Rien que la perspective du manque de confort : ça me rend con.

Et soudain, je passe un autre rideau. Et là. Blam. La réalité m’éclabousse de plein fouet. Les micro-strapontins, là. C’est là que je vais passer tes 9h45minutes trente deux secondes qui me séparent de l’atterrissage.

J’essaie de rester calme, cool, dans la totale maîtrise de mon moi-voyage. Je trouve enfin ma place. Je suis exactement au milieu de la rangée du milieu. Complètement coincée. Génial. Je respire un grand coup, et je sors mes 564 mags, mon ordi, mes chocos, tous mes trucs, et j’essaie d’oublier le monde environnant.

Je ferme les yeux. Quand soudain j’entends des grosses voix pleines de oneagainafive qui parlent autour de moi. Merde qu’est ce qui se passe ? Mon siège tremble. J’ouvre les yeux, et là, et là je vois…

Une équipe de basket. Avec les maillots et tout. Véridique. Je vais traverser l’Atlantique, entourée par une équipe de basket. Qui déborde de tous les côtés et souffre d’avance, vu la taille transatlantique de ses 14 paires de jambes. Je me recroqueville. Je crois que j’ai un peu peur. Plus qu’une chose à faire : je m’endors.

Et je me réveille au beau milieu de… Bah je ne sais pas quelle heure il est. En tout cas il fait noir et mon voisin a sa tête sur mon épaule, la bouche ouverte et il ronfle. De l’autre côté, son co-équipier a allongé ses jambes dans mon espace vital. Je meurs de soif. J’ai envie d’aller aux toilettes. Mais bon. On ne dérange pas un homme très très fort qui dort. Je pousse légèrement sa tête, ça me prend une demi-heure, puis je dégage mon ordi. Puisque c’est comme ça, je vais bosser.

Hum. Pardon. J’aurais souhaité bosser, mais une fois la tablette descendue, vu que mon basketteur du devant a allongé son siège et que les jambes de celui de derrière bloquent le mien, l’écran de l’ordi est à trois cm de mes yeux et le clavier m’empêche presque de respirer, impossible d’écrire quoi que ce soit.

Je me dis que je vais écouter de la musique. Je branche mon casque à l’ordi, mets Kanye West à fond, et je ferme les yeux. C’est bizarre, parce d’habitude, quand je mets à fond, ça m’explose les tympans, mais pas là. Bah. Ces avions, en plus d’être humiliants et de vous amener à vous battre pour 2cm d’espace vital, sont bruyants. Je ferme les yeux. Si j’oublie la crampe que j’ai dans la jambe droite, je suis presque bien.

Mais on me tape sur l’épaule. J’ouvre les yeux. Devant moi, des yeux rouges, injectés de sang, très très très en colère. C’est mon voisin qui me montre mon ordi with a lot of insistance. What ? J’enlève mon casque et c’est là que je réalise.

Tous mes voisins me regardent. Je vois la rage de la classe éco dans leur yeux.

Mon casque. Je ne l’ai pas branché. Et la musique est à fond.

Je viens de réveiller la moitié de l’avion.

Je me replie en 12 et je passe les 7h23 de vol qui me restent à essayer de me faire oublier, en m’apitoyant mentalement sur mon sort et en jurant qu’on ne m’y reprendra plus.

Au sortir de l’avion, je doit ressembler à Davy Jones, le capitaine gluant des Pirates des Caraïbes. Aux bagages, du fond de ma déflagration, j’aperçois ma fashion editor, fraîche comme Natalia Vodianova après une bonne nuit de sommeil. Toujours délicieuse, elle m’envoie un salut very first class.

Rah. Les salauds. Ils ont réussi à me donner envie de choses dont je me fous.

Ouais.

Mais ils ne m’auront pas. Vous savez quoi ? Je reprends l’avion dans quelques heures, direction New York City, because là-bas c’est la fashion week !

Euh… Ouais. Ok. Oui, en classe eco. Bah quoi ? Souhaitez-moi juste que ce coup-ci je sois entourée d’une équipe de… Je sais pas moi… De jockeys ?

Gros bisou !