Mercredi 5 février. Il est très tôt et je marche dans les rues glaciales de Paris. Depuis quelques jours, je me sens nerveuse. Plus que quelques pas me séparent de mon shooting pour le Elle.

Je me souviens de la réunion, chez Elle au mois de janvier. On est assis autour d’une grande table dans une pièce lumineuse. Toute l’équipe créative est là, et ça fait du monde. Les idées fusent. L’ambiance est gaie et survoltée. Je bois mon café pour ne pas me pincer. Assister à la naissance d’une série de mode : un rêve éveillé. J’aurais jamais cru que ma première soit chez Elle. Et que je sois la photographe.

Ça me stresse, et ça me fait rire. C’est mon premier vrai shooting. C’est à dire que pendant trois jours, je vais bosser avec une styliste, son assistante, un coiffeur, un maquilleur, que je vais avoir ma propre assistante. Que tout ce petit monde va s’empiler dans un camion, fringues comprises, faire le tour de Paris pour prendre des photos.

Et qu’il va falloir que j’assure.

Pourtant, on me demande juste de faire ce que je fais d’habitude. C’est pour le Spécial Hommes. Un casting de vrais mecs, pas de mannequins, mes endroits préférés à Paris, mon appareil photo. Ma lumière.

Mercredi matin donc, j’arrive place de la République, et je vois un camion loge jaune. Oh mon dieu. Il est énorme ! Je respire un grand coup. On est en février, il fait -12, je vais shooter de la mode printemps, tout est donc normal…

Hello Garance, bienvenue dans le monde parallèle de la mode !

Je rentre dans le camion, et soudain tout va mieux. Il y fait chaud et les boiseries donnent un petit côté cosy. Sur la grande table, un panier de viennoiseries. Jamel, qui s’occupe de la production et du camion, m’offre un café. L’odeur se répand dans la loge. Il ne m’en faut pas plus pour me calmer. J’engloutis un pain au chocolat et je commence à blaguer avec Julia, super photographe, qui va m’assister sur le shooting.

Je vais m’en rendre compte pendant les jours à venir. Mon moyen à moi de gérer le stress, c’est de raconter n’importe quoi et de rigoler.

Petit à petit, l’équipe se complète. Alix, l’assitante styliste, puis Nanou, la maquilleuse. Et enfin Jeanne, la styliste, arrive en scooter. On est tous un peu survoltés. Un modèle a annulé, il faut trouver un remplaçant. Et puis, non mais quand même. Il fait -12°.

Les premiers modèles arrivent. Ils passent dans la pièce à côté, à l’habillage puis au maquillage. Je sors regarder le ciel. Et là, je sens comme un truc mouillé sur mon visage…

Merde. Il pleut.

Ce qui est bien en plus, c’est que les premiers modèles sont Benjamin et Costa, un papa et son fils, un bout de chou adorable comme tout, à croquer Costa. Quand je les fait sortir du camion pour les prendre en photo en petite chemise dans le froid, j’ai l’impression d’être Cruella. Il va falloir que je shoote vite pour ne pas qu’ils congèlent.

Mes mains transies de froid ? Je ne les sens pas. L’important c’est pas moi. L’important c’est eux, la photo, l’atmosphère, le courant que je veux faire passer entre nous même s’ils n’ont pas l’habitude de poser pour des photos, et qu’ils auraient certainement mieux à faire que que d’être en petite chemise à 8h30 du mat sous…

La neige.

Mais, si bien sûr. Il a neigé. Qu’est ce que vous croyez.

On passe donc la journée à se battre contre les éléments. Les séances s’enchaînent, tout va super vite. À chaque fois, créer le contact en quelques minutes avec le modèle, trouver sa photogénie, shooter. Entre chaque séance de photos, on fait les contrôles sur l’ordinateur avec Julia. Toute l’équipe regarde, je vous raconte pas le stress. Tim, mon traducteur adoré, nous rejoint pour me donner un coup de main. On boit des cafés, on bavarde… Et on commence à rigoler beaucoup.

Vers 17h, la lumière décline. Fin du premier jour. Je rentre chez moi… Et je m’écroule de fatigue.

Trois jours  ce rythme. Trois jours pendant lesquels il a donc neigé, plu, mon appareil photo s’est cassé. Trois jours aussi où l’on s’est marrés, où j’ai retrouvé le bonheur de travailler en équipe, où chaque heure renforçait la complicité et la force des conneries qu’on racontait. Trois jours de super rencontres avec plein d’hommes plus charmants les uns que les autres. Trois jour où Jeanne, pleine d’humour et pleine de ressources, a fini par caster directement dans la rue. Quand au bout du troisième jour un rayon de soleil est enfin apparu, j’ai cru que j’allais pleurer de joie.

Trois jours où j’ai tant stressé, et tant appris.

Dernier jour, dernières minutes, Jamel me ramène chez moi. Oui oui, avec l’énorme camion loge. Je suis toute seule, on bavarde. Des shootings de mode, il en a vu. Il m’en parle avec passion. Il adore son boulot, il me raconte plein de détails, toutes les aventures qu’ils a vécu, je me régale.

Dans un souffle d’épuisement, je lui dis : “Et bien pour moi, c’était la première fois !”

Il arrête le camion et se retourne : “non.”

“Mais si ! je lui dis. C’est la première fois que fais des photos en équipe, c’est la première fois que je vois un camion comme ça, c’est la première fois que je me sens aussi responsable… J’étais tétanisée quand je t’ai dis bonjour pour la première fois il y a trois jours !”

Il me regarde et me dit : “Alors là, vraiment, bravo. Je ne m’en suis pas rendu compte une seconde. Pourtant, j’en ai vu des photographes, et des grands. Beaucoup de gens auraient pété les plombs avec des conditions météo pareilles. Tu as su rester calme, sympa avec tout le monde et t’adapter. C’est un signe qui ne trompe pas : on se reverra.”

Pas besoin de vous décrire ma joie d’entendre ça. Je la ressens encore en l’écrivant aujourd’hui.

Le résultat est dans le Elle de cette semaine. Je voudrais remercier du fond du coeur toute l’équipe et les filles et les garçons du Elle. Croyez-moi, ces gens là sont à l’image de leur magazine. Adorables, ouverts, drôles, pas prétentieux pour un sou et un peu fous. J’ai vraiment de la chance.