Je voudrais dédier les photos que j’ai prises au Maroc à ma grand-mère. Et reposter ce texte que j’avais écris, il y a trois ans de cela…

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Vendredi : je suis dans une chambre d’hôtel immense, seule et loin. Demain, nous enterrons ma grand-mère. Depuis quelques jours, la vie a pris des couleurs plus vives et plus profondes. Tout est saturé, et pourtant je ne suis pas triste.

Pour la première fois, je marche sur ses terres, celles où elle a tenu à revenir, celles où des gens que je ne connais pas l’aiment aussi. Je les ai rencontrés aujourd’hui. Ils m’ont accueilli avec un thé à la menthe brûlant et des mets que je n’avais jusqu’à lors jamais mangé ailleurs que dans la fraîcheur de sa cuisine.

On ne se comprends pas, je ne parle pas leur langue. Ma mère traduit, et moi, je souris.

La maison est grande et belle. On marche pieds nus sur de grands carrelages colorés. On se réunit dans un petit patio ombragé. Il n’y a qu’à tendre la main pour cueillir des figues et des grenades.

Parfois, on pleure. Mais la plupart du temps, des rires fusent dans tous les coins. Les enfants courent après les poules et les adultes s’affairent : il faut tout préparer pour le grand jour, demain. Demain.

Samedi : j’ai ouvert grand les rideaux et devant moi s’étendait la mer, lumineuse, à perte de vue. J’ai mangé un petit pain à la semoule, bu un grand café en regardant le vol compliqué des mouettes. Puis je me suis habillée en blanc et nous sommes partis.

Après une demi-heure d’une route sinueuse, nous arrivons. Nous passons de bras en bras. On me serre très fort, on me chuchote à l’oreille des prières que je ne comprends pas. Tout le monde est vêtu de blanc. Une petite fille cherche mon regard. Elle porte une robe qui me rappelle celles que je portais, enfant. Je lui souris. Elle ne lâchera pas ma main de journée. Sauf parfois, pour rire et jouer.

Puis le cercueil de ma grand-mère arrive et c’est le silence. Soudain, la brûlure que j’attendais depuis quelques jours m’étreint. Je serre ma mère très fort dans mes bras.

Dimanche : je commence à m’habituer aux odeurs entêtantes, à la lumière intense, au rythme saccadé de ce pays. J’avais toujours eu peur de ce que je pourrais trouver ici. L’histoire de ma famille, si compliquée, aux fils si soigneusement emmêlés par ma grand-mère qui n’aimait rien plus que de cultiver les mystères m’avaient toujours fait redouter le pire.

J’imaginais un pays sauvage, une famille au regard réprobateur. Je n’ai trouvé que grâce et gentillesse. Si j’ai compris pourquoi ma grand-mère avait voulu partir, j’ai aussi compris pourquoi elle avait demandé à venir reposer ici. Elle dort sous une terre fertile, au pied d’un olivier qui fait face à la mer.

Je ne sais pas si je reviendrais, mais je suis heureuse de l’avoir accompagnée jusqu’ici. Je suis heureuse qu’elle m’ait forcé le pas, elle qui avait toujours voulu m’emmener avec elle. Je suis heureuse parce que je sais qu’elle le serait. Je suis heureuse parce que les choses sont en ordre, inondées d’amour, dans toute leur tristesse et leur beauté.