Aujourd’hui, une interview passionnante de Chioma Nnadi, qui est rédactrice de mode au Vogue américain.

Ce que j’adore chez Chioma c’est la fraîcheur et l’authenticité de son regard sur la mode, ainsi que son insatiable curiosité. Et bon, en plus d’avoir un parcours très intéressant, c’est l’une des filles les plus chaleureuses que je connaisse.

Bref, je laisse la place à Chioma et je la remercie mille fois de s’être confiée à nous, car ce n’est jamais facile de passer de l’autre côté et de se faire interviewer.
Et un grand merci à Vogue de nous avoir ouvert ses portes…

Quel est ton titre chez Vogue ?

Je suis rédactrice de mode.

Quelles études as-tu suivies ?

J’ai étudié les littératures anglaise et française à l’Université de Manchester, au Nord de l’Angleterre.

Alors, comment es-tu devenue rédactrice ? Que faisais-tu avant d’entrer chez Vogue ?

Quand j’étais étudiante, je lisais des tas de magazines de mode et de lifestyle. C’était avant les blogs, c’était donc le seul moyen de trouver des infos. L’un d’entre eux s’appelait Trace, et à cette époque ils avaient fait un numéro sur le Brésil – c’est à un moment où j’étais obsédée par le Brésil. Ça m’avait tellement passionnée que j’avais fini par leur envoyer une lettre. Une lettre que j’avais décorée et peinte, où j’avais mis beaucoup de moi-même. J’avais 18 ou 19 ans.
J’ai envoyé ma lettre, je n’y ai plus pensé… Six mois plus tard, j’ai ouvert le magazine, et ma lettre y avait été photographiée.

Quand j’ai fini mes études, j’ai eu la chance de pouvoir travailler avec Polly Vernon au Evening Standard. C’était génial, j’écrivais sur des sujets très divers – vraiment tous types de sujets !

Un jour, je suis allée à New York pour des vacances et j’ai fait un tour chez Trace, le magazine qui avait publié ma lettre. Le rédacteur en chef m’a dit que ça l’avait vraiment touché, et il m’a proposé de venir travailler avec lui.
J’étais à New York en vacances, mais je me suis dit : “Ok, pourquoi pas, allons-y !!!” et j’ai déménagé l’année suivante pour travailler chez Trace.
J’y ai travaillé pendant deux ans, et j’ai écrit sur tous les sujets, de la musique en passant par l’art et la mode… Mais mon sujet de prédilection, c’était la mode.
J’ai pensé devenir styliste. Mais autant j’adore m’habiller, autant concevoir une série de mode pour quelqu’un d’autre est une chose complètement différente, beaucoup plus compliquée que l’on peut croire. Il faut avoir une vision et j’ai su rapidement que ce n’était pas ma voie.
Un ami m’a dit que je devrais écrire et j’ai pensé : ok, je vais essayer.

C’est à ce moment-là que j’ai commencé à lire le Vogue américain. Tous mes journalistes préférés y étaient. Sally Singer, Mark Holgate, Sarah Mower, Lynn Yaeger – tous ceux que j’admirais travaillaient pour Vogue. On peut lire des tas de magazines et être très informé, mais c’est dans Vogue que l’on comprend le pourquoi et le comment, c’est une vraie mise en perspective.
Je n’aurais jamais pensé y travailler un jour, mais le magazine me parlait. C’était assez différent du monde dans lequel j’évoluais. J’étais alors passée de Trace à The Fader, qui est un magazine de musique.
J’avais beaucoup d’admiration pour le point de vue éditorial de The Fader, très documentaire. J’y suis restée pendant cinq ans.

Comment es-tu entrée chez Vogue ?

Un ami qui était chez Vogue m’a dit qu’ils recherchaient quelqu’un et m’a suggéré de poser ma candidature, mais franchement, je ne pensais pas avoir ma chance !
Je me souviens d’être allée à l’entretien en me disant : “Prétendons que c’est un simple rendez-vous.”

Et jusqu’au dernier entretien, je n’ai pas imaginé une seconde que ça allait marcher. Et quand j’ai compris qu’ils étaient intéressés, je me suis dit : “Mais pourquoi sont-ils intéressés ?” Je crois que j’apporte un point de vue différent.

Comment améliore-t-on son écriture ?

Je lis. Ça semble très simple dit comme ça, mais la lecture aide toujours l’écriture.

Il faut avoir un point de vue. Pour écrire, il faut avoir quelque chose à dire. Et travailler à Vogue m’a poussée à toujours essayer de comprendre ce qui fait que le sujet dont je parle est important aujourd’hui.

Il faut aussi trouver des idées. Faire comprendre ce qui est important dans la mode afin de donner une vraie lecture, car toutes ces ressources, toute cette information, c’est bien, mais ce qui est important, c’est de faire le tri pour en tirer quelque chose de juste.

Un partie très importante de ton travail, c’est de proposer des idées à la rédaction. Tu peux nous en dire plus sur ce processus ?

On ne peut jamais vraiment comprendre d’où vient une idée. Une grande partie du processus, c’est d’échanger des points de vue. Parfois on a le début d’une idée et c’est en en parlant autour de soi que l’on peut former un sujet. C’est un processus collaboratif. Nous faisons souvent des réunions pour parler de ce qui se passe autour de nous dans le monde de la mode et du style.

Bien sûr, proposer des idées, c’est un peu angoissant – on a toujours peur d’être complètement à côté de la plaque. Souvent on arrive avec dix accroches, et une seulement va prendre forme. Ça vient avec le temps.

Est-ce que certaines techniques t’ont aidée ?

Les interviews aident à se mettre en question. C’est important d’avoir une bonne phrase d’accroche, on ne veut pas ressortir des choses que l’on a déjà entendues ailleurs.

J’ai besoin d’avoir en tête une esquisse de ce à quoi mon article va ressembler. Rien de plus intimidant que de se retrouver face à une page blanche. Parfois, tout simplement, écrire ce qui vient sur le papier aide à avancer.

Quel est ton environnement de travail préféré ?

Je n’ai pas d’environnement idéal. L’environnement idéal, c’est là [elle pointe vers son front] et l’on doit se sentir inspiré par son article.
Être reposé, c’est parfait. N’avoir ni faim ni soif. Voilà. Bien reposé et bien nourri, c’est le mieux !

Alors, on est obligés de demander, c’était comment, la première fois que tu as rencontré Anna ?

Ce qui est bien, c’est que je n’ai pas eu le temps d’être angoissée, parce que je n’ai pas eu le temps de me préparer. On m’a appelée pour me demander de passer au magazine, c’était un vendredi après-midi et je portais une paire de jeans. J’ai dit : “Je porte des jeans…” mais ils m’ont dit de venir quand même. J’ai couru m’acheter des chaussures parce que celles que je portais, c’était vraiment pas possible.
Et tout le long je pensais : “Je me demande ce qu’elle va penser de moi, venir en jeans comme ça…”.

Mais je me suis dit que ce serait une bonne histoire à raconter à mes petits-enfants !

Quels sont les avantages d’être chez Vogue ?

Les portes s’ouvrent. Et l’on travaille avec des gens exceptionnels, très inspirants. On apprend énormément. Je n’ai jamais autant appris que chez Vogue.
On est choisi pour ce que l’on apporte, pas pour ce que l’on pourrait devenir. C’est très excitant, mais c’est aussi beaucoup de pression. C’est un endroit unique, très spécial.

Comment gères-tu cette pression ?

Je fais mon maximum, et je me dis tous les jours que j’ai un job que j’adore… Et aussi que l’on est choisi pour ce que l’on apporte.

Quel est ton rôle pendant la fashion week ?

Pendant la fashion week, ma collègue Esther Adams et moi aidons Mark Holgate, Sarah Mower et Emily Holt à couvrir les défilés.

Mon premier papier à propos d’un défilé a été un peu stressant. C’est beaucoup de pression parce qu’on sait que notre opinion a du poids, mais cela part d’une discussion éditoriale. Ce que l’on transmet, c’est le point de vue de Vogue.

Par ailleurs, les deadlines demandent beaucoup de discipline. C’est un très bon entrainement pour moi.

Quels sont les journalistes qui t’inspirent ? As-tu un mentor ?

J’ai la chance de travailler avec Mark Holgate. L’équipe des news mode est très soudée. On travaille énormément mais on s’éclate. Il nous encourage vraiment à écrire à propos de ce qui nous fait vibrer.

Quel est son meilleur conseil ?

Il me dit toujours : “Ne te perds pas dans ton perfectionnisme !”

C’est comment, une journée au bureau ?

Il n’y a pas vraiment de journée-type, cela dépend. Mais par exemple, je peux travailler sur un papier pour le magazine le matin, puis ensuite rédiger un article pour le site internet ou une interview dans l’après midi.
Pendant les défilés, je passe beaucoup de temps à l’extérieur, en rendez-vous, pour aller rencontrer un nouveau designer par exemple.

Quelle est la partie la plus difficile de ton travail ?

Je pense que l’on a toujours envie d’écrire l’article parfait, mais quand on travaille pour un mensuel ou un quotidien [comme le site web], on est obligé de se plier aux exigences du temps.

Et qu’est-ce qui te plait le plus ?

Ce que j’aime particulièrement, ce sont les découvertes. J’aime beaucoup parler de jeunes designers que l’on ne s’attendrait pas à trouver dans le Vogue. C’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai commencé à lire le Vogue.

Et il y a aussi le fait que je suis vraiment une “nerd” de la mode, et pour moi le simple fait d’être dans un environnement où je peux dire des choses comme : “Que penses-tu de ce rose ? Ou de ces chaussures ?” et être entourée de gens aussi obsédés par la mode que moi, c’est vraiment génial.
On ne sauve pas des vies, on ne parle pas de politique. On parle de chaussures, de robes, de sacs, de chapeaux.

Un conseil pour quelqu’un qui souhaiterait devenir rédacteur ?

Les gens qui veulent travailler dans la mode me demandent souvent comment j’ai commencé, et ma réponse est toujours “Quels magazines lis-tu ?” J’ai été attirée par Vogue parce que je le lisais.

C’est important de penser d’abord à ce que l’on aime, et ensuite comment commencer dans le milieu de la mode. Faites une liste des endroits où vous rêvez de bosser, c’est le meilleur moyen de commencer dans un environnement qui vous inspire.

Jetez un coup d’oeil sur nos autres interviews :

Career : Wes Del Val, Publisher, powerHouse Books
Career Girl: Caroline Issa, Publisher & Fashion Director, Tank
Career Girl: Erin McKenna, Owner, BabyCakes Bakery
Career Girl: Mathilde Thomas, Founder, Caudalie
Career Girl: Preia Narendra, Press Director, 3.1 Phillip Lim