L’autre jour, au téléphone avec mon père – que je n’appelle pas assez souvent, ne pas appeler étant l’un de mes plus grands défauts, j’essaye de lui communiquer mon amour.

“Papa, je t’aime !”

Silence.

“Euuuuuh, papa ?

- Oui ma chérie ?
- Je t’aime !
- Pardon, je ne t’entends pas, qu’est-ce que tu dis ?
- Bon, bah, euuuuuh… Tu me manques !
- Oaaaaaah, oui, toi aussi ma chérie. Tu me manques beaucoup.”

Non. Mon père et moi n’avons pas de problèmes relationnels. On s’aime ! C’est juste qu’en France, on ne dit pas “je t’aime” à tort et à travers. Mon père n’a pas entendu, parce que ce “je t’aime” (très américain de ma part) tombait comme un cheveu sur la soupe.
En France, le “je t’aime” est fort, le “je t’aime” est dramatique, le “je t’aime” est profond.

Bien sûr, il y a des degrés. Certaines familles ne se le disent jamais (ce qui ne veut pas dire qu’ils ne s’aiment pas) et certaines familles, comme moi, se le disent dans des grands moments de vérité. D’autres le disent souvent, mais mon expérience, c’est qu’elles sont plus rares.

Imaginez ma surprise quand, il y a peut-être un an, j’ai reçu mon premier email d’une copine américaine qui me disait à la fin de son message : “I Love You.”

?

What ? J’ai passé une demi-heure à relire l’email.

“I love you”, tu veux dire que tu m’aimeeeeeeuuuh, genre comment ? Tu m’aimes d’amour ? Ton amitié frise l’amour ? Tu m’aimes genre tu veux m’embrasser ? Tu m’aimes comme une soeur ? Tu…

J’ai commencé à lui rédiger un long email pour lui dire que moi aussi je l’aimais, mais pas exactement de la même façon, mais que rien de tout ça n’allait entacher notre amit…

Puis j’ai laissé tomber. Et, pffffffiou. J’ai bien fait.

“Love” ou “Love You” est une manière très commune de conclure un email, ici.

Aaaahh, qu’est-ce que j’étais con, avant.
J’y comprenais rien. Moi, j’avais encore ma manière super parisienne de parler – et c’est sûr, ça a donné lieu à pas mal de sourcils levés, à mon installation dans la société new-yorkaise. Parce qu’il y a tout un langage qu’on doit maîtriser.

Et c’est pas parce qu’on vous “love !” qu’on a forcément envie de déjeuner avec vous. Tenez, quelques exemples. On dit :

À New York : “Oh my gaaaaaaad so happy to see you ! How aaaaare you ?”
À Paris : “Salut ! Ça va ?”

(Ça marche aussi pour le non-verbal :
À New York : On se hugge.
À Paris, on se fait la bise. Quand on a vraiment beaucoup d’affection pour la personne, on fait la bise en mettant la main sur son épaule. Wow, Best friend forever.)

À New York : “Wow. Your dress. OMG I love it! Where did you find it ???”
À Paris : “Pas mal, ta robe. Tu l’as trouvée où ?”

À New York : “Garance ? She’s my BEST friend !”
À Paris : “Garance ? Oui, c’est une copine.”

À New York : “Beyoncé ? She’s hilarious !!!”
À Paris : “Beyoncé ? Elle a beaucoup d’humour.”

Voilà. Voilà dévoilé l’un des secrets de la coolitude à toute épreuve de la Parisienne, qui ne se mouille jamais à trop “aimer”. C’est bien, parce que quand elle dit “je t’aime”, ça a vraiment du sens.
Bon, et si un jour, elle vous dit qu’elle “adore” votre robe, la Parisienne, je vous autorise à sauter au plafond et à faire encadrer votre robe.

Quant à moi, évidemment, je me suis adaptée. Je hugge dans tous les sens, je love tout le monde, même mon père, même mon banquier (Love… Oups, I mean, Best !) et j’ai fini par trouver ça très engageant, très mignon, cette hystérie collective du vocabulaire.

Mais le truc, c’est que je suis confuse.
Je veux dire, du coup, aux US, il arrive quand le moment du premier “je t’aime” ? On dit quoi à la fin d’un email entre deux amoureux ? Hein ? Hein ?

Allez, en attendant vos réponses,
CâlinBiseCâlinBiseCâlinBiseCâlinCâlinCâlin (= oxoxoxoooo)
Love you !
Garance.

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PS : À noter quand même, notre manière étrange d’utiliser le “j’adore”, en France, comme si c’était moins fort, plus “casual” que le “j’aime.” On n’est pas si loin que ça des New-Yorkaises, va.

PPS : D’ailleurs, avec Alex et Emily, la dernière fois, on parlait de nos titres pour les mini-posts. Sans y réfléchir, on avait appelé une mini-rubrique “Obsessed !” puis un jour, on s’est dit bon, oh, ça va hein, on aime cette paire de chaussures, mais on n’est pas forcément OBSÉDÉES. Comment on pourrait appeler notre mini-rubrique ?
“We like” ?
“Interesting” ?
“Pretty cool but no need to die over it” ?
“Obsessed but keeping a sense of relativity” ?
“It’s nice” ?
On a fini par l’appeler “J’aime”. Je ne sais pas ce que ça dit de nous.

PPPS : Puisque je vous pose la question, faut quand même que je vous raconte :
Le “Je t’aime” a échappé à Scott le premier jour où l’on est “sortis ensemble”. Je l’ai regardé et je lui ai dit : “Quoi ? Mais Scott, on ne balance pas “je t’aime” comme ça dès le premier jour !!! ”
Il m’a dit : “Et si je sais que je t’aime déjà ?” –
Là encore, je suis restée bouche bée. Aaaah, ces Américains. Trop mignons.