Le jour où Jean-Philippe Delhomme a fait un portrait de Scott et moi sur son blog, j’ai vraiment cru que j’allais m’évanouir.

Depuis, on s’est rencontrés, et on est devenus copains. Je ne crois pas qu’il se rende compte à quel point je suis intimidée quand je suis avec lui…

Il fait partie des artistes que je place très haut et que j’admire encore plus après les avoir rencontrés. C’est rare.

J’ai adoré ses Polaroïds de Jeunes Filles dans le Glamour des 90′s. J’ai adoré ses campagnes pour Barney’s. J’adore son blog et son alter ego the Unknown Hipster me fait hurler de rire.

Et bien voilà, The Unknown Hipster vient de sortir un livre et il faut que vous le lisiez à tout prix.

À cette occasion, j’ai demandé à Jean-Philippe s’il serait d’accord pour qu’on ait une conversation autour de son travail. Et que je lui rende visite dans son studio de Bushwick.

Il a dit yes, et yes. On a trop de chance.

Te considères-tu comme un illustrateur ? Comment définis-tu ce que tu fais ?

Ce n’est pas une question facile. J’écris, je peins aussi. Je suis donc illustrateur la plupart du temps, mais je fais aussi d’autres choses. Je pense qu’au bout du compte, ce n’est pas le plus important. Tu dessines, tu peins, tu vis comme un artiste. C’est tout. Parfois tu travailles pour des clients, d’autres fois c’est pour toi-même.

Comment as-tu débuté ?

J’étais aux Arts Déco à Paris. Un jour, je suis allé à un dîner où on m’a montré des illustrations de magazines – je n’avais jamais réalisé qu’il y avait des illustrations dans les magazines. Je me suis dit que c’était ce dont j’avais envie, faire des illustrations pour les magazines et aussi des affiches.

Du street art, donc ?

Non, pas du street art, mais des affiches. Comme les affiches publicitaires des années 60, quand elles étaient encore peintes. Raymond Savignac était l’un des plus célèbres affichistes, et j’admire son travail.

Les affiches, c’était un travail pour les passants, parfois une commande pour des clients, mais à chaque fois, quelque chose que tout le monde pouvait voir. Pour moi, c’était important de faire partie de la vie quotidienne. Les gens pouvaient voir mon travail, ou pas. Ça pouvait rester dehors pendant un temps puis disparaître. J’aimais l’idée que ça se renouvelle sans cesse. C’est aussi ce que j’apprécie avec les magazines. Tu fais quelque chose et tu ne sauras jamais qui le verra.

Comment es-tu arrivé là ? L’as-tu décidé ? Parce que moi, je n’y connaissais rien. Je n’ai pas fait les Arts Déco, mes parents ne voulaient pas que je sois artiste, ils étaient du genre : « Non, non, tu n’étudieras pas ça. » Alors j’ai appris seule. J’étais nulle ! On m’a conseillé d’aller voir des directeurs artistiques, donc c’est ce que j’ai fait. Mais je savais à peine ce qu’était un directeur artistique. Alors j’ai fait un portfolio et je suis allée frapper aux portes, sans rendez-vous ni rien. Certains directeurs m’ont dit : «Non, je ne veux pas vous voir.» Et d’autres : « Ça ne convient pas à notre magazine, mais vous pourriez peut-être faire ceci ou voir cette personne-là. » C’est comme ça que j’ai commencé.
Et toi, comment as-tu décroché ton premier job ?

La toute première chose que j’ai faite, c’était de petits dessins en noir et blanc pour Rock & Folk, parce que je m’intéressais beaucoup à la musique. Une fille qui travaillait dans le même atelier que moi m’a dit : « Mon père est directeur artistique chez Rock & Folk. Tu devrais aller le rencontrer. » Alors je suis allé chez Rock & Folk. J’avais environ 22 ans. J’étais excité d’aller là-bas parce que c’était des gens que je n’aurais jamais imaginé approcher. Je pensais que ces musiciens allaient regarder mes dessins, des choses naïves, comme ça…

Après ça, j’ai commencé à travailler la couleur et la peinture, et j’ai fait comme toi, un portfolio. J’ai passé des centaines de coups de fil pour essayer d’obtenir des rendez-vous.

T’es-tu parfois senti découragé ?

Ça peut paraître fou, mais j’étais excité par tout ça. J’ai fait la même chose à Londres. Juste passer des coups de fil. C’est des moments difficiles. Mais un jour ou l’autre, les gens finissent par te voir.

Comment, en tant qu’artiste, gères-tu les hauts et les bas ?

En fait, je n’en sais rien, je n’y pense pas, c’est tout. Tu n’as pas envie de penser à ces choses-là. Je suis constamment à la recherche de nouvelles choses, en quête d’inspiration. Je commence à travailler sur un livre ou bien je vais me mettre à faire des tableaux, des portraits. Et depuis un long moment, je tiens un blog.

Une chose est sûre, il ne faut pas passer sa vie à attendre. Attendre, c’est être bloqué, c’est mauvais. Il faut essayer de rester en mouvement, même si c’est pour partir vers une direction nouvelle.

Et l’argent ? Tu réussis toujours à ce que ça fonctionne ou bien ce n’est pas important pour toi ?

Les premières années, c’était assez fragile mais après quelques temps, j’ai eu la chance d’avoir assez de travail. Par contre, je pense que si j’étais resté en France, ça ne se serait pas passé de la même façon. J’aime l’idée de vivre comme un photographe. Si tu es photographe, tu n’es pas attaché à un endroit précis, tu te déplaces, tu bouges et tu vois comment sont les gens. Et puis tu peux voyager avec ton travail, et c’est une idée qui me plaisait. Ça ne m’intéressait pas du tout de rester dans mon studio, dans ma maison à Paris.

Parfois, tu dois bien accepter de faire des jobs commerciaux, non ?

Bien sûr. Mais si c’est seulement pour l’argent, honnêtement, ça ne fonctionne jamais. Si tu sens que tu fais quelque chose pour l’argent, tu ne devrais pas le faire. A moins, bien sûr, de ne plus avoir d’argent et d’être dans le besoin, c’est quand même mieux que de tuer quelqu’un ! (rires)

 

Plus sérieusement, je ne pense pas que ce soit la meilleure façon de commencer un job. Tu dois être intéressé par ce qu’on te propose et sentir que tu pourrais en faire quelque chose d’intéressant. Et puis, il ne faut pas oublier que ton prochain job en dépend.

J’écoute beaucoup de musique et si un musicien que j’apprécie sort un disque épouvantable, je me sens mal pour lui. Tu n’as pas envie de faire un truc minable. L’essentiel, c’est d’arriver à faire des choses dont tu es satisfait et que tu peux montrer aux gens que tu apprécies.

Quand j’ai commencé à faire des illustrations, j’ai réalisé que je passais ma vie assise à mon bureau, alors que je suis une fille très sociable. Je me suis dit que j’allais finir totalement déprimée à force d’être isolée.

C’est à ce moment-là que j’ai ouvert le blog. Et toi, comment fais-tu des rencontres ? Tu fréquentes beaucoup d’artistes, tu as beaucoup d’amis qui sont écrivains. Et je devine que tu puises beaucoup d’inspiration dans le monde dans lequel tu vis. Je trouve que ce que tu dis est très intelligent, voyager, se déplacer. Mais comment procèdes-tu ? Comment réussis-tu à faire ça ? Ça peut être un job tellement solitaire.

Oui, tu peux te sentir vraiment isolé. En fait, quand tu travailles, la solitude est nécessaire parce que si tu peins ou si tu dessines, tu ne peux pas le faire en parlant au téléphone en même temps. Tu dois donc accepter cet isolement, c’est difficile mais c’est la seule façon d’y arriver.

Mais si tu t’intéresses à ce que tu fais, alors ce n’est plus si dur. Si je travaille sur un projet qui me passionne, je me moque d’être isolé.

Mais j’aime rencontrer des gens quand je voyage. C’est plus difficile de faire des rencontres à Paris. C’est plus compliqué parce que les Français ne se laissent pas approcher facilement. Mais finalement, tu réalises que tu as plus d’amis que tu ne le crois.

Tu sors beaucoup ? Est-ce que tu t’es déjà senti appartenir à une bande, à une scène ?

Non, jamais. Je n’ai jamais appartenu à quoi que ce soit, vraiment. Ça me mettait mal à l’aise au début, je me demandais pourquoi. Puis j’ai réalisé qu’en fait, ça ne me plaisait pas tant que ça. Je n’ai jamais trouvé une bande à laquelle j’aurais eu envie d’appartenir. Je n’ai jamais appartenu à un cercle ou fait partie d’un groupe. Mais je pense que les gens les plus intéressants sont ceux qui sont capables de passer d’un milieu à un autre.

C’est bien, parce que tu es capable de prendre du recul par rapport à ce monde-là.

Je me suis toujours senti un peu en marge, du genre «Pourquoi ne me laissez-vous pas entrer ?» Mais ce n’est pas forcément une mauvaise chose.

[La première phrase de The Unknown Hipster dit : « L'information sans les invitations », je trouve ça à mourir de rire.]

Quel est ton projet idéal ?

Le projet idéal, c’est travailler avec quelqu’un avec qui tu t’entends vraiment bien. Évidemment, s’il y a un peu d’argent, c’est encore mieux. C’est vraiment difficile de faire quelque chose si tu n’es pas dans le même état d’esprit ou si tu ne partages pas le même sens de l’humour.

Une des choses les plus caractéristiques de ton travail, c’est ton sens de l’humour, mais c’est surtout ce ton très particulier qu’on perçoit dans ton écriture. Est-ce quelque chose qui t’est venu très naturellement ? Parce que les premières illustrations que j’ai découvertes, c’était celles du Glamour français. C’était des polaroids de jeunes femmes. C’était à mourir de rire !

Le rédacteur en chef de Glamour, à l’époque, m’a dit : « Si tu veux faire quelque chose dans le magazine, je peux te donner une page. » J’ai cherché des idées pendant un moment, et puis j’ai eu l’idée des polaroids. C’est vieux maintenant, mais à ce moment-là, les gens adoraient avoir des polaroids d’eux-mêmes. Tu allais n’importe où et à chaque fois, les gens avaient des polaroids d’eux-mêmes accrochés partout.

C’était comme Facebook.

Oui, comme Facebook, comme Instagram. Les polaroids glorifiaient la vie des gens, en quelque sorte. C’était le début de toutes ces choses, t’étais branché ou pas branché…

Dans les magazines, c’était le début des pages réservées aux collaborateurs. Des gens disaient : « Je suis toujours entre Paris, Tokyo et New York. » ou « Je ne porte que des chemises Comme des Garçons ou du sur-mesure. » ou « Je n’ai que du mobilier Starck dans mon appartement. » C’était si ridiculement prétentieux ! J’évoluais dans un monde complètement différent, on n’aurait jamais tenu de tels propos. Et bien sûr, tout ça s’est accentué.

Et maintenant, c’est un vrai raz-de-marée !

Oui, maintenant, tu n’as même plus à avoir une raison particulière pour être comme ça, tu peux faire ça sur ta page Facebook. Des millions de personnes le font. C’est ça qui m’a donné l’idée de Polaroid de jeunes filles, des sortes de portraits de lectrices, sur un mode humoristique. Des filles qui liraient le magazine et se décriraient elles-mêmes d’une façon un peu prétentieuse ou un peu naïve.

Comment es-tu entré dans le monde de l’art ? C’est très présent dans ton travail.

J’ai toujours été très intéressé par l’art, et par la culture.

Ce qui est intéressant, c’est ton point de vue. Ce n’est pas juste, « ça m’intéresse, ça pourrait être intéressant », c’est aussi « j’ai un point de vue sur ça et je suis capable d’en rire.»

C’est ce que j’aime avec les dessins, la peinture et même les illustrations. Ça dit quelque chose, ça véhicule un point de vue, montre les choses sous un certain angle. J’aime l’idée que certaines personnes voient un dessin et qu’à travers lui, tu leur parles. Ils savent que tu partages les mêmes idées qu’eux à propos de certains aspects de la vie ou d’une certaine catégorie de personnes.

J’ai l’impression qu’avec chacun de tes tableaux, tu ouvres une porte sur le monde qui t’entoure, c’est génial. Tu dis vraiment quelque chose sur ton époque.

Je crois que si tu fais des choses sur ton époque, tu ne peux pas te lasser. Parce que c’est un changement perpétuel. Ce n’est pas comme si tu étais coincé dans les années 60 ou 70. Et c’est la même chose pour la photographie. Malheureusement, certains photographes ne font pas ça, certains photographes sont les photographes d’une seule et même période.

Absolument ! Et c’est le problème de beaucoup d’artistes. Je pense que c’est un peu ce que dit Karl Lagerfeld : tu dois juste rester intéressant. Et ce n’est pas facile pour tout le monde.

Effectivement, mais je pense que c’est quelque chose que tu ne dois pas te sentir obligé de faire, ce n’est pas une bonne idée de penser à rester intéressant, tu dois juste rester intéressé. Rester intéressé et ne pas te soucier de rester intéressant.

Quand tu as commencé, Internet n’existait pas. Quand j’ai commencé, Internet n’en était qu’à ses débuts. En quoi cela a-t-il changé ta vie, en tant qu’artiste ?

Quand j’ai commencé, il n’y avait que le fax. Non, en fait, les premiers temps, le fax n’existait même pas, il n’est arrivé qu’après.

Mais c’est vrai, c’est quelque chose de fabuleux. Parce qu’avant que ça existe, quand tu travaillais sur un projet, c’était habituel d’attendre 2 ans avant d’avoir un feedback et tu avais l’impression de travailler seul pendant de longs moments. Alors c’est vrai que ce blog, c’est agréable, parce que c’est un peu comme envoyer des petits messages tous les jours.

Comment l’idée est-elle née ? Tu lisais des blogs ?

Oui. Avant ça, j’étais plutôt inspiré par les magazines. J’aimais faire des genres de parodies de magazines, ou jouer avec l’idée-même de magazine. Et je me suis dit que j’allais faire quelque chose avec les blogs. Je pensais faire une parodie des blogs.

Je fais toutes mes illustrations sur ordinateur. As-tu déjà essayé d’utiliser une tablette graphique ?

J’utilise une tablette pour retoucher mes dessins. J’ai un iPad avec une application pour le dessin, mais ça ne me convient pas.

Parce que tu utilises principalement la gouache, dans tes illustrations ?

Oui, je pense que c’est bien plus agréable d’utiliser du papier et de la gouache ou de l’eau, parce que c’est toujours différent. Ça ne fonctionne jamais deux fois de la même façon. J’achète la même peinture, le même papier, mais l’eau n’est évidemment pas la même à New York et à Paris. Même d’un jour à l’autre, ça ne fonctionne pas de la même façon. Parfois ça marche très bien, parfois ça déconne. C’est aussi très compliqué avec les pinceaux. J’aime l’idée d’utiliser ces choses. C’est une sorte de luxe d’utiliser ce papier magnifique, cette superbe gouache.

Comment te rends-tu compte qu’une de tes illustrations ou un de tes tableaux est nul et que tu dois le jeter ?

Je le sens, c’est tout ! Parfois, je le fais dès le début, mais d’autres fois, je fais plusieurs versions et quelquefois, ça ne me convient toujours pas donc je recommence jusqu’à ce que je trouve l’équilibre.

Quelles sont tes influences majeures ?

Le peintre qui m’inspire le plus, c’est David Hockney, depuis le début. Je suis aussi très inspiré par Lucian Freud. J’admire tellement son œuvre, pas forcément tous ses tableaux, mais son œuvre dans sa globalité. Peindre des gens, faire des portraits. Je suis passionné par tous les peintres qui peignent essentiellement des femmes.

Et les photographes, bien sûr ! Saul Leiter. Bruce Davidson a aussi été une grande source d’inspiration pour moi depuis le début des années 70, surtout son livre intitulé Subway. C’est un livre de photos qu’il a prises dans le métro et pour moi, tout est là : les graffitis, la métropole, les gens, les corps, les visages, le paysage. C’est un livre magnifique.

Quel conseil donnerais-tu à quelqu’un qui admire ton parcours et veut devenir illustrateur ?

Si je n’avais qu’un conseil à donner, ce serait de faire un maximum de rencontres. Tu finiras forcément par rencontrer les gens avec qui tu pourras faire des choses intéressantes.

En décembre, Colette célèbre l’illustration avec le Unknow Hipster Diaries de Jean-Philippe Delhomme, une créature énigmatique, explorant, au gré de dérives aléatoires, les écosystèmes du New York branché.
colette vous fait la promesse d’une plongée au cœur de la branchitude, avec une sélection de silhouettes masculines inspirées du livre. Rencontre et signature le samedi 15 décembre de 16h à 18h.

Traduit de l’anglais par Frédérique Péan