Ça faisait un moment que je pensais à vous parler du métier de mannequin.
D’abord parce que c’est un métier qui intrigue et fait rêver, mais aussi parce que les choses ont tellement changé dans ce métier depuis quelques années, j’ai l’impression que tout a été réinventé.

Pour en parler, j’ai tout de suite pensé à Constance Jablonski.
Bon, d’abord, bien sûr, c’est une frenchie qui habite à New York – mais en plus d’être sublime, c’est une fille équilibrée, souriante, qui a toujours l’air détendue, même dans la folie de la fashion week. Elle shoote pour des magazines que j’adore, et est aussi ambassadrice pour Estée Lauder – une marque connue pour ses castings toujours très soignés, elle est aussi super présente sur Twitter, Instagram, et a un point de vue intéressant sur sa profession.

Bref, elle est top.

Parle-nous de tes débuts…
Lorsque j’avais 15 ans, mon frère, dont je suis très proche, a envoyé des photos de nous deux à une agence sans m’en parler. L’agence a été intéressée et a souhaité me voir donc j’y suis allée avec mon frère. À 15 ans, ce qui me plaisait, moi, c’était le tennis et le sport en général. Je ne connaissais rien à la mode mais j’y suis allée pour mon frère.

J’ai fini par participer à un concours, j’ai gagné sa version française, puis sa version internationale, ce qui a débouché sur un contrat avec une agence. Mais à l’époque, j’avais 16 ans, et ça ne me disait pas plus que ça. En plus, mes parents, qui sont des médecins français, préféraient que je poursuive mes études et que je retourne à l’école. Donc pendant deux ans, je n’ai rien fait.

L’été qui a suivi mon bac, je suis partie voir de la famille à New York avec ma mère. J’étais inscrite à l’université en France et je devais commencer en septembre, mais cet été-là, j’ai croisé quelqu’un de mon ancienne agence. On a discuté et ils m’ont dit que je devrais essayer le mannequinat à New York. Franchement, j’étais un peu paumée, je ne savais pas trop ce que je voulais faire de ma vie. J’avais choisi médecine pour faire comme mes amis et parce que mes parents étaient médecins. Mais quand cette occasion s’est présentée, je me suis dit que je pouvais tenter le coup pendant un an, le temps d’apprendre l’anglais, de découvrir un peu le monde et une nouvelle culture. J’ai dit banco, je suis restée là-bas et finalement, je ne suis jamais allée à la fac… et je suis très contente !

Le boulot de mannequin comprend plusieurs aspects : il y a les défilés, le contenu éditorial (des séries mode pour les magazines) et la publicité. Comment ça se conjugue, tout ça ?
Défiler, ça ne paie pas mais c’est un super outil de promotion qui est très important pour l’image, c’est l’occasion de bosser pour les grands noms de la mode et d’être vue par un maximum de monde. Au départ, on le fait pour booster son image et après, on continue pour le plaisir de travailler avec des créateurs qu’on apprécie.

Tout ce qui est contenu éditorial, idem, ça ne paie pas, mais c’est bon pour l’image. Apparaître dans un magazine, c’est avoir un maximum de visibilité et donner aux gens un aperçu de la façon dont tu travailles. C’est vraiment primordial quand on est mannequin : c’est comme ça qu’on fait ses preuves, qu’on dévoile sa personnalité, sa façon de bosser. En plus, c’est l’occasion de travailler avec des gens fantastiques qui ont souvent beaucoup d’expérience. J’adore faire de l’éditorial parce que c’est là qu’on trouve les photos les plus belles et les plus audacieuses. Les photographes qui bossent là-dessus sont de véritables artistes.

Les campagnes de pub, c’est ce qui paie. En gros, on fait de l’éditorial et des défilés dans l’espoir de décrocher une campagne par la suite. C’est aussi très important pour ta carrière de mannequin, parce que ça offre une visibilité incroyable. Et en plus, c’est bien payé, ce qui ne gâche rien.

Devenir un mannequin célèbre ou le visage d’une marque comme Estée Lauder, ça prend du temps. Il y a eu des moments clés, dans ta carrière ?
Ma première Fashion Week. Ça a bien commencé, ensuite ça a un peu ralenti, et la troisième a été la plus réussie pour moi, avec 73 défilés. Je suis celle qu’on a le plus vue cette saison-là donc c’était vraiment énorme.
Après, je dirais mon contrat avec Estée Lauder.

Etre sous contrat avec une marque comme Estée Lauder, qu’est-ce que ça change pour toi, professionnellement ?
Déjà, ça suscite une forme de respect. Après, c’est de la pub, donc c’est bien payé, ce qui est aussi important. J’ai vraiment de la chance parce qu’avec Estée Lauder, je suis super bien tombée : c’est une belle marque, je travaille avec des gens super, c’est un client agréable et on me fait sentir que je fais partie de la famille.

Un contrat comme celui qui te lie à Estée Lauder, ça t’aide à te démarquer dans un milieu où la concurrence est rude ?
Oui, j’ai beaucoup de chance, parce que des contrats comme ça, il n’y en a plus beaucoup dans la mode. Déjà, c’est une sécurité incroyable. Tu as la certitude de bosser pendant une période donnée. Quand tu fais des défilés et des campagnes de pub, c’est souvent des boulots à la journée, rien ne te dit qu’on fera encore appel à toi le lendemain. Donc là, ça te permet d’être plus détendue, parce qu’au pire, tu sais que tu as quand même cinq années de boulot garanties.

Comment s’assurer une longue carrière sans un contrat de ce type ?
Le plus important, c’est de se diversifier. Il faut faire du haut de gamme mais aussi s’assurer des boulots alimentaires à côté pour pouvoir vivre. C’est vraiment vital de réussir à préserver un équilibre entre les deux. Il faut aussi veiller à promouvoir son image de la bonne façon. Les réseaux sociaux ont pris une importance considérable, et il faut donner envie aux gens de vous suivre, réussir à trouver une façon de se singulariser, savoir pourquoi on plaît aux gens et exploiter cet aspect.

Avant de percer, comment survivais-tu ? Comment es-tu restée motivée ?
C’était vraiment dur. Une fois que je me suis lancée dans le mannequinat, avec mes parents, on a décidé que je me donnais un an pour faire mes preuves et tenter ma chance, et si ça ne marchait pas, le deal c’est que je rentrais à la maison. C’était super stressant parce que je voulais que ça marche rapidement, mais dans le domaine artistique, il faut vraiment s’armer de patience. Plusieurs fois, j’ai eu envie de rentrer chez moi, j’avais l’impression que je ne réussirais jamais. Je n’arrivais pas à gagner ma vie, ça ne pouvait pas continuer.

Comment on fait pour inverser la tendance ?
Il faut continuer à faire de son mieux, à faire face. En tant que mannequin, il faut être au top: arriver à l’heure, faire en sorte que le courant passe bien avec l’équipe, les photographes, et donner son maximum sur le shooting. Ça dépend, si tu aimes ce que tu fais ou pas. Moi, j’adore et j’ai toujours adoré ce que je fais, même quand c’était dur.

J’ai beaucoup de chance parce qu’en gros, je me laissais un an pour réussir, et au pire, je n’avais que 18 ans, je pouvais toujours rentrer en France et reprendre des études. C’était ma façon de rester positive. Je me disais : « Fais de ton mieux, au moins, tu n’auras pas de regrets. Si ça ne marche pas, ne t’inquiète pas, ce n’est pas grave. Tu pourras toujours faire des études et trouver autre chose. »

Comment as-tu appris à « être » mannequin ? À poser et à défiler ?
Je continue à apprendre, c’est un apprentissage permanent. Il n’y a pas d’école pour ça. Du coup, il y a des filles qui sont plus à l’aise que d’autres, mais en général, tu apprends le boulot sur le tas.

Avoir une culture mode, c’est important quand on est mannequin ?
Au départ, tu apprends en bossant, avec l’expérience. Ce n’était pas facile pour moi au début parce que j’étais nouvelle et que je ne connaissais rien à la mode. Mais c’est vraiment important de connaître ce milieu, c’est toujours mieux de savoir de quoi on parle, ne serait-ce que pour pouvoir l’apprécier et en profiter. Derrière chaque petit détail, il y a une histoire. C’est vraiment important de se cultiver, de s’instruire.

Comment tu te prépares pour un casting ?
Pour moi, ce qui marche le mieux c’est de ne pas trop réfléchir et de ne pas en faire des tonnes. En fin de compte, on te choisit pour ce que tu es, ce que tu fais, alors inutile de se prendre pour quelqu’un d’autre. Le plus important, c’est d’être soi-même, d’avoir un style agréable qui mette en valeur ta silhouette, ta taille, tout ça. Il faut y aller avec un grand sourire et essayer d’avoir un bon échange avec la personne qui est en face.

Quand tu fais un shooting, quelle attitude adoptes-tu ? Tu es plutôt du genre à prendre des initiatives ou tu attends les directives ?
C’est marrant que tu parles de ça parce qu’on est toutes différentes. Moi, j’adore qu’on me raconte une histoire sur mon personnage. Et une fois que j’ai ces infos en tête, je m’approprie le truc. J’aime bouger et essayer plein de trucs différents.

C’est vraiment différent, de faire des photos pour de l’éditorial ou une campagne de pub ?
Quand on fait de l’éditorial, on est plus libre, il s’agit plutôt de collaborer avec une équipe. Personne n’a une idée précise du rendu final, donc tu peux essayer plus de trucs.

Les campagnes de pub, c’est du marketing donc le cadre est beaucoup plus rigide. Le message est bien précis, la photo fera tel format, il y en aura tant… Quand on fait une série pour un magazine, on te dit qu’il y aura entre 10 et 40 photos, et après, tout dépend un peu du résultat. Pour la pub, c’est quand même beaucoup le client qui décide.

Comment tu te prépares pour un shooting ?
La plupart du temps, tu ignores ce qu’il faudra faire jusqu’au dernier moment, donc c’est difficile de se préparer. Moi j’y vais sans maquillage et les cheveux au naturel. Une fois sur place, tu commences à inventer une histoire.

Et pour les défilés ?
Là, c’est différent, il faut se préparer. J’essaie de dormir un maximum avant. Bien sûr, il faut être en forme parce que c’est beaucoup plus physique.

Beaucoup de marques font aussi des vidéos, maintenant. As-tu l’impression que pour être mannequin, il faut aussi être une actrice, désormais ?
Avant, ce n’était pas comme ça, mais les filles qui débutent maintenant doivent – sans pour autant être des actrices – savoir bouger ou au moins parler devant la caméra parce que c’est ce qu’on nous demande. Le mannequinat a beaucoup changé. Il n’y a plus seulement les photos, il y a aussi la vidéo.

Qui le mannequin qui t’inspire le plus ?
Je dirais probablement Daria Werbowy.

Aujourd’hui, les mannequins ont davantage la main sur la tournure qu’elles veulent donner à leur carrière. Comment peut-on s’approprier ce boulot ?
Comme pour tout ce qui touche à l’artistique, il faut toujours rester prudent. Tu peux être en haut de l’affiche un jour et avoir complètement disparu le lendemain. Il faut vraiment garder la tête sur les épaules. C’est un vrai boulot. Tu dois essayer de comprendre les attentes des gens et faire ton maximum pour que la communication passe bien avec le photographe, le styliste et le maquilleur. Avoir un bon agent, ça sert aussi.

C’est quoi, la relation typique entre un mannequin et son agent ?
C’est super important d’avoir un agent avec qui le courant passe vraiment bien, plutôt qu’une grosse agence, parce qu’un agent, c’est un peu comme un parent. Il ou elle sait toujours où tu es, c’est lui qui fait ton emploi du temps, il te comprend et t’écoute. Bien s’entendre avec son agent, c’est essentiel parce qu’on est en contact 24 h /24.

Le rôle des mannequins a beaucoup évolué. Dans les années 1990, elles étaient plus passives, maintenant, c’est beaucoup plus pro-actif. Comment expliques-tu ce changement ?
C’est facile : il y a eu Internet, Twitter et l’influence des blogs. Plus tu as de followers plus les gens veulent te suivre. C’est une nouveauté pour les mannequins mais aussi pour les marques.

Tu es très présente sur Twitter et Instagram ! C’est quelque chose de naturel pour toi parce que tu as grandi avec ou c’est stratégique ?
J’ai 21 ans, mais avant d’être mannequin, j’utilisais les réseaux sociaux comme tous mes amis, j’adorais ça. Maintenant, je suis sur Twitter et je l’utilise surtout comme un outil de travail pour montrer ce que je fais, partager quelques instants de ma vie avec les gens qui veulent en savoir plus sur moi. Mais ça me plaît, je ne considère pas ça comme une obligation professionnelle, je m’amuse vraiment, même si c’est vrai qu’au départ, j’ai ouvert mon compte Twitter pour le boulot.

Avec l’influence grandissante des Fashion Weeks, est-ce que tu fais super attention à ton look entre les défilés ?
La première fois, oui, parce que c’était nouveau. Mais maintenant, je sais que chaque saison, c’est la même chose. Une fois qu’on a défilé une fois, on arrête d’y penser.

C’est important, en termes d’image, d’assister à des événements, de cultiver des relations ?
Oui, c’est important. Encore une fois, c’est lié à Facebook, Twitter et Internet en général. Plus tu te montres, plus tu es suivie. C’est bon pour l’image, c’est important.

Les mannequins ont une image bien plus clean qu’à l’époque où il y avait toutes ces fêtes… Tu crois que c’est parce que la carrière de mannequin dure plus longtemps aujourd’hui ?
On est plus sérieuses parce qu’on est aussi plus nombreuses ! Il faut qu’on soit encore plus pro et souriantes avec les photos qui circulent sur Internet en permanence. Aller à une fête un peu trash et découvrir des photos hyper borderline de toi le lendemain sur Internet, ce n’est pas possible. C’est fini, tout ça, car il n’y a plus vraiment de notion de vie privée.

Comment gères-tu – mentalement et physiquement – la pression de ce milieu où la concurrence est rude ?
J’essaie de garder les pieds sur terre avec ma famille et je suis restée proche de mes amis d’enfance, avec lesquels j’ai grandi dans une petite ville. J’ai notamment un groupe de quatre copines, avec qui je suis allée à l’école de 7 et 18 ans, on est vraiment comme des sœurs. Donc mes piliers, c’est les amis, la famille et le sport.

Tu continues le tennis ?
J’essaie, mais c’est difficile. Maintenant, je vais au club de gym ou je cours parce que c’est plus pratique.

Quand quelque chose te gêne, tu es du genre à le dire aux gens ?
Oui. J’ai eu du mal, au début, à dire aux gens quand je n’aimais pas trop ce qu’ils faisaient. Mais question maquillage et coiffure, j’ai compris qu’il était hyper important de dire qu’on n’aimait pas quelque chose. En fin de compte, c’est moi qu’on verra, et je crois que tout le monde a intérêt à ce que ça se passe bien. Quand on dit les choses gentiment, on arrive toujours à trouver un compromis et les gens ne se vexent pas.

Quels conseils donnerais-tu aux jeunes filles qui rêvent de faire ce métier, pour éviter de se faire happer ?
Il faut avoir de la famille et des amis, des gens qui ne bossent pas dans ce milieu. Lire, se cultiver un maximum, pour être toujours au courant. Quand je suis backstage, j’essaie de me cultiver et d’en apprendre un max sur toutes sortes de sujets, et je pense que c’est utile.

Et bien sûr, ça dépend de tes goûts, mais si tu aimes le sport, c’est bien. Pour rester en forme physiquement, mais aussi dans sa tête.

Comment te vois-tu vieillir dans ce milieu ? Tu as envie de continuer à être mannequin par la suite ?
Oui, j’aimerais beaucoup. Enfin, on ne sait jamais, ça peut changer, peut-être que dans 10 ans, je détesterai ce métier. J’imagine qu’avec l’âge, le métier évolue, on fait moins de choses, juste quelques shootings de temps à autre. On voit plus ses amis, on n’a plus envie de travailler autant. C’est sûrement une autre vie. On verra.

Y a-t-il de projets sur lesquels tu rêverais de travailler ?
Bien sûr ! J’adorerais bosser avec le photographe Jean-Paul Goude, par exemple. Et puis j’aimerais essayer de jouer dans un film. Juste pour voir !

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