Aujourd’hui, interview carrière du génial Timothy Goodman. Vous le connaissez peut-être pour son projet 40 Days of Dating (plus à ce propos dans l’interview), mais c’est aussi un directeur artistique et un illustrateur génial.

C’est ce sur quoi nous nous sommes concentrés sur cette interview, qui je l’espère répondra à beaucoup de questions qui me sont posées ici tous les jours : comment se lancer en indépendant, comment trouver sa créativité, et comment faire tomber les filles (réponses en question numéro 7)

Allez, à Tim !

Si tu devais définir ce que tu fais, qu’est-ce que tu dirais ?
Un jour à une soirée, on m’a présenté un type, sans doute un créatif, avec qui j’ai commencé à discuter. Je lui ai demandé ce qu’il faisait dans la vie. Sa réponse a vraiment été une révélation, il m’a dit « Tout ce que j’arrive à faire sans que les gens se posent trop de questions ». Je me suis dit que moi aussi, c’était ça que j’avais envie de faire.

Et je garde ce cap, parce que dans mon domaine, les intitulés type directeur artistique ou graphiste, ça peut vite être réducteur.

C’était quoi, le job de tes rêves, quand tu étais petit ?
C’est marrant, je crois que je n’en avais pas. En fait, je manquais cruellement d’ambition, enfant. Je crois que cette volonté d’imposture, ça a toujours fait partie de moi. J’ai toujours aimé déjouer l’autorité, tricher, mais sans vraiment penser à mal. En gros, ma carrière de graphiste a débuté au lycée : je me fabriquais de faux billets de retard sous Microsoft Word, et ensuite, j’imitais la signature des profs. J’étais le roi de la fraude.

Ou as-tu grandi ? Que faisaient tes parents ?
J’ai grandi à Cleveland, dans l’Ohio. Au lycée, j’étais vraiment nul, j’ai eu mon bac de justesse. Tous mes amis sont partis faire des études, ça m’a complètement déprimé.

Moi, j’ai commencé à bosser pour un mec, Dave, qui avait une entreprise de décoration spécialisée dans les belles demeures. J’ai travaillé avec lui pendant presque 4 ans. En même temps, j’ai commencé à prendre des cours dans un community college [centre universitaire local dans lequel on peut suivre des cours en candidat libre]. Donc ça m’occupait à temps plein.

Ce type, Dave, a été très important pour moi. J’ai grandi sans père biologique donc sans figure paternelle de référence, et ça m’a manqué. Je crois que c’est aussi pour ça que je manquais un peu d’ambition, que je ne me projetais pas trop dans l’avenir quand j’étais gosse. Bref, pendant ces quatre années, puisqu’on s’occupait de maisons super sophistiquées, j’ai commencé à prendre des cours de décoration d’intérieur en me disant que j’étais sans doute fait pour ça.

Ensuite, j’ai pris des cours de dessin et je suis tombé sur un prof génial qui m’a vraiment poussé à continuer dans ce sens. C’est là que j’ai eu envie de me lancer dans le graphisme. Je me suis dit que ce serait une suite assez logique. Je me suis aussi rendu compte que je n’avais plus envie d’être à Cleveland, que j’avais envie de vivre dans une grande métropole, type Los Angeles ou New York.

Du coup, comment as-tu atterri à New York?
Je suis arrivé ici à 23 ans, pour aller à la SVA [The School of Visual Arts]. Le fait de recommencer des études en étant un peu plus âgé, je voyais ça comme un boulot. Je me disais que c’était un peu ma seule chance de m’en sortir, sinon, il faudrait que je retourne à Cleveland, et que je rembourse mon emprunt [aux Etats-Unis, compte tenu du coût des études, les étudiants ont presque tous des prêts à rembourser quand ils finissent leurs études] en continuant à peindre des maisons. Je viens d’un milieu modeste, j’ai toujours dû tout financer moi-même – notamment mes études -, et du coup, tout reposait vraiment sur mes épaules.

Ce que je dis à mes étudiants maintenant, c’est qu’il faut qu’ils se battent pour ce qu’ils veulent faire…

Pendant tes études, tu as fait des stages ? Quelle a été ta première expérience dans l’univers du graphisme ?
En troisième année, j’ai fait un stage chez VH1 [une chaîne de divertissement du câble], en tant que scénariste. L’écriture, j’avais toujours aimé ça, mais ce que ce stage m’a surtout appris, c’est qu’il est important de savoir ce qu’on ne veut pas faire. Et moi, je ne voulais pas bosser dans un endroit comme VH1 ou MTV, parce que je n’avais pas vraiment d’affinités avec cet univers. Ensuite, j’ai enchaîné avec quelques autres stages, notamment dans un Studio.

Après mon diplôme, j’ai commencé à bosser pour un prof de mon école – que je n’avais jamais eu comme prof – et qui faisait des jaquettes de bouquins. Ce que je dis à mes étudiants maintenant, c’est qu’il faut qu’ils se battent pour ce qu’ils veulent faire, mais qu’il est aussi super important d’avoir un mentor. Je crois que pour un créatif, au début, c’est vraiment bien d’essayer d’aller bosser pour quelqu’un qu’on admire. C’est comme ce type, John : il aurait pu faire des couches culottes que j’aurais quand même eu envie de bosser pour lui.

Après une année à concevoir des jaquettes, j’ai bossé pour une société de branding, avec Brian Collins [Il a fondé sa société de branding, Collins] avant d’aller travailler pour Apple. Je tenais vraiment à travailler pour lui, je connaissais un peu sa vision des choses, j’aimais bien les valeurs qu’il défendait, son travail. En fait tous ces gens, ces mentors, te servent à savoir où tu veux aller, ils te servent de matrice pour aller plus loin ensuite.

Comment as-tu atterri chez Apple et pour y faire quoi ?
Apple, c’est un peu arrivé parce qu’un créatif [de chez Apple] connaissait bien mon ancien boss et cherchait quelqu’un. Moi, je n’étais pas hyper chaud. J’adorais New York et je n’étais pas très attiré par San Francisco.

En gros, être graphiste chez Apple, ça revient un peu à bosser pour la CIA. Tout est ultraconfidentiel. Il faut un badge pour entrer et sortir de la moindre pièce, c’est une vraie forteresse. Mais quand on travaille pour un contenu aussi prestigieux, même dans une pièce lugubre, on sait que le monde entier verra ce qu’on fait dans les six mois à venir, et c’est vrai que c’est assez excitant. Pour moi, c’était fascinant. Même si le soir, je me précipitais chez moi pour faire des boulots en free-lance.

…Les nanas sont beaucoup plus impressionnées par le New York Times que par Apple.

Quand est-ce que tu as commencé à travailler en free-lance ?
Très tôt. C’est pendant que je bossais dans la boîte de branding, juste avant Apple, que j’ai commencé à faire des illustrations pour le New York Times. C’était hyper exaltant. Quand on a une commande pour un quotidien, on a genre deux heures pour trouver des idées, puis deux ou trois heures pour terminer. Tout doit être fait en l’espace d’une journée.

Je sortais du boulot en courant, je faisais un petit croquis rapide que je prenais en photo pour l’envoyer au directeur artistique, mon illustration était approuvée, et hop, il fallait que ce soit terminé avant la fin de la journée.

J’aimais bien le fait de commenter ce qui se passait dans le monde. Et puis quand ton nom apparaît dans le journal, tu peux appeler ta mère pour lui dire : « Hé, pense à acheter le journal demain ! » En plus, les nanas sont beaucoup plus impressionnées par le New York Times que par Apple.

Concrètement, comment as-tu commencé à bosser pour le NY Times ?
Pendant mes études, à l’école, des gens que j’admirais vraiment faisaient ce genre de boulot. Donc, dans ma petite tête de graphiste, je me suis toujours dit que je voulais faire ça.

Je savais que je voulais bien gagner ma vie et travailler sur des gros projets, j’avais bien envie de faire des collaborations, mais j’étais aussi intéressé par le côté artisanal, concret. Comme une jaquette de livre ou une illustration dans le New York Times qui porte ton nom.

Comme c’est quelque chose que j’avais en tête depuis longtemps, j’ai commencé à prendre des contacts très tôt, grâce aux gens que je connaissais, aux e-mails que j’avais … Je n’avais jamais fait d’illustrations pour la presse, donc pour me crédibiliser, sur mon site Internet, j’ai mis des exemples de travaux qui montraient que j’étais capable de faire ce genre de boulot. Même si c’était des trucs qui n’avaient jamais été publiés, j’avais quelque chose à montrer, et ça, je trouve que c’est important.

Comment t’es-tu constitué un réseau pour ton travail en free-lance ? Et comment t’y es-tu pris pour contacter les gens ?
Je pense qu’il est important d’avoir une approche gentiment agressive, dans le bon sens du terme. Ce que je dis toujours à mes étudiants, c’est que les e-mails doivent être brefs, mais réguliers. En gros, il ne faut pas hésiter à se manifester. Et je le répète, il faut aussi alimenter son site Internet pour que les gens voient ce que vous êtes vraiment capable de faire.

Comment as-tu réussi à bosser en free-lance en marge de ton travail à temps plein chez Apple ?
En gros, au début, quand le NY Times m’appelait, j’annulais tout ce que j’avais prévu, même si j’avais une soirée ou autre. Ensuite, j’ai commencé à faire des illustrations pour Newsweek, Time, Bloomberg, Wired. C’est là que ça a commencé à devenir vraiment dur chez Apple : j’aimais tellement ce que je faisais en free-lance que c’était presque en contradiction avec mon travail chez Apple. Je n’étais pas super fan de San Francisco, ni de mon boulot. Bref, ça n’allait pas.

Je passais tous mes week-ends à bosser sur les projets qui me tenaient à cœur, et j’ai senti qu’il était temps de prendre une décision. D’un côté, je pouvais continuer chez Apple… c’était un peu une prison dorée, parce que financièrement c’est hyper intéressant, surtout si tu restes des années là-bas. Mais bon, d’un autre côté, si je voulais me lancer en indépendant, c’était le moment. J’avais vraiment plein d’idées, donc j’ai tout lâché pour retourner à New York.

Timothy Goodman Career Interview Photo

Des conseils que tu pourrais donner pour attirer l’attention d’un client potentiel ?
Je crois que le plus important, c’est d’être bref, parce que les gens super occupés n’ont jamais beaucoup de temps.

Parfois, je reçois aussi des e-mails qui sont hyper formatés. Je n’ai pas forcément envie qu’on flatte mon ego, mais j’ai besoin de savoir pourquoi [quelqu’un veut vraiment travailler avec moi], qu’il me le prouve, sinon, j’ai juste l’impression de recevoir un mail qui provient d’un envoi groupé à 200 personnes. Il faut vraiment personnaliser ses e-mails.

A part ça, il n’y a pas vraiment de règles. Si déjà vous faites ça, vous arriverez où vous voulez tant que vous êtes hyper déterminé.

Tu travailles sur plein de projets différents… adoptes-tu une approche différente à chaque fois ? Pour un travail d’illustration par opposition à du graphisme ?
Cette dernière année, j’ai pas mal bossé sur des fresques murales et des installations. En gros, j’informe toujours mes clients de mon cheminement créatif : j’aime bien leur présenter les références qui m’ont inspiré. Du coup, je prépare toujours des présentations de mon travail, avec des croquis préalables, pour tout ce que je fais.

Une fois que le projet a été approuvé, je passe à la seconde étape. Je propose un rendu informatique. Du coup, c’est beaucoup plus d’investissement que si je fais, disons, juste une illustration. Il y a quelques semaines, un projet de couverture que j’avais fait pour Time magazine a été refusé, mais j’avais juste soumis des ébauches. Un truc rapide qu’ils peuvent parcourir, ils choisissent ce qui leur plaît et je le fais. Ce qui est évidemment beaucoup plus simple que lorsque je travaille sur une installation.

Tu aimes bien avoir des retours sur un travail en cours ?
Franchement, j’adore avoir un feedback. J’aime beaucoup travailler avec les gens. J’ai un studio manager[un peu une sorte d’agent qui coordonne les projets], et tous les matins, on débriefe sur les derniers projets. J’aime aussi beaucoup parler avec tous les gens qui ne sont pas les créatifs, je crois que c’est très important.

Tu travailles avec une équipe ?
En fait, il y a moi, le studio manager, et en fonction des projets sur lesquels on bosse, des gens en free-lance. Eh oui, j’ai un problème avec l’engagement ! L’idée d’avoir un Studio qui porte mon nom avec des employés assis à leur bureau…

L’environnement que tu préfères pour travailler ? Tu aimes travailler de chez toi ? Etre seul ?
Oui et non, ça dépend. Pour le Forty Days Project, j’aime bien me poser dans un café, écouter de la musique et écrire. J’ai besoin de sortir, de voir des gens. Pour les autres projets, si j’essaie de trouver des idées pour des clients avec mon carnet de croquis, là, j’aime bien être dans mon studio, assis à mon bureau.

Quand un projet sur lequel tu as beaucoup bossé ne se fait pas ou n’est pas publié, comment tu réagis ?
Au début, les quelques premières fois, c’est super blessant, parce qu’on s’identifie complètement à son travail.

Maintenant ça va, je passe vite à autre chose. C’est plus facile avec le temps et le succès. On ne peut pas tout faire.

En ce moment et depuis six à huit mois, je suis super pris par le Forty Days Project. Quand le client, c’esttoi, tu dois te définir de nouveaux défis, des objectifs, des délais et ne pas hésiter à te faire aider, surtout quand tu crées toi-même tout un projet de A à Z et que tu es ta propre marque… J’ai vraiment envie de continuer à bosser sur des projets personnels ambitieux qui remettent un peu la relation client traditionnelle en perspective. J’ai de plus en plus envie de créer des projets, et moins de travailler comme graphiste ou illustrateur. J’ai vraiment envie de creuser dans cette direction

Parlons de ce projet autour du dating. Avec ton amie Jessica Walsh, vous avez décidé d’essayer de sortir ensemble pendant 40 jours, et d’alimenter un site Internet relatant cette expérience. Comment est-ce que tu décrirais ce projet, toi ?
Deux bons amis avec des problèmes sentimentaux radicalement différents se retrouvent célibataires au même moment. Du coup, ils décident de sortir ensemble pendant 40 jours. En gros, c’est ça.

Qu’est-ce qui vous a décidés à vous lancer là-dedans ?
Pour Jessie comme pour moi, tout est venu de la question : « Comment travailler sur ses habitudes et ses peurs ? Pourquoi est-ce qu’on retrouve toujours le même schéma, les mêmes peurs, dans nos relations sentimentales ? » Pour moi, tous les projets viennent de questions concrètes.

On s’est dit que si on était hyper sincères dans notre approche, cette histoire toucherait les gens. On voulait que ça reste personnel, mais sachant que des millions de personnes ont le même genre de problèmes, ça nous permettrait d’établir un dialogue avec eux de façon un peu différente.

Est-ce que tu as toujours été intéressé par la publication de contenu ? C’est complètement différent de tes projets habituels.
C’est vraiment quelque chose que j’ai toujours voulu faire. Ça fait seulement six ans et demi que je suis diplômé, tout est allé très vite, je savais que je voulais bosser sur ce genre de projet sans savoir vraiment comment le concrétiser.

J’ai bossé sur un projet de Saint-Valentin pour tous mes followers sur Twitter. A l’époque, je devais avoir 1 100 followers, et j’ai décidé de dessiner pour chacun d’eux une petite illustration pour la Saint-Valentin. De 7 h du matin à 19 h, 40 secondes par personne, j’ai fait à tout le monde un dessin personnalisé en utilisant les infos que j’avais sur leur profil, et ensuite je l’ai envoyé à chacun d’eux.

Si j’ai voulu faire ça, c’est parce qu’à l’époque, je passais beaucoup de temps sur Twitter et que j’échangeais avec pas mal d’illustrateurs et de graphistes via Twitter sans vraiment les connaître. Je voulais voir ce que ça ferait de faire un cadeau « analogique » dans un monde numérique. C’était vraiment un truc que je trouvais fascinant.

Ce projet m’a valu des tonnes de réponses géniales, il y a plein de gens qui ont été très touchés et m’ont fait des cadeaux en retour. J’ai beaucoup aimé le dialogue que ça a généré, surtout dans cet univers habituellement virtuel. Je crois que ce projet a été fondateur pour moi, il a marqué le début d’une aventure que je voulais poursuivre.

Le Forty Days Project nous a permis de dialoguer avec des gens auxquels notre projet parlait, qu’ils m’apprécient ou non. C’était un peu de la provoc, donc ça allait forcément susciter des réactions. C’est ce qu’il y a de bien avec le boulot de graphiste ou directeur artistique : oui, tu peux faire gagner de l’argent à tes clients ou vendre un produit, mais tu peux aussi aller vers des choses plus authentiques.

Que vous a apporté le projet ?
On a vendu les droits pour l’adaptation au cinéma à Warner Brothers. On sera consultants sur le film et on va aussi bosser sur le graphisme. Le graphisme et la photographie ont joué un rôle important dans cette histoire donc, si le film se fait, on s’occupera de tout ce qui touche à ça.

On fait aussi un livre avec la maison d’édition Abrams. Un livre en deux parties qui reprend le contenu du blog, mais intègre aussi des éléments nouveaux.

On a aussi ouvert un espace où les gens peuvent acheter les œuvres d’art qui étaient sur le site, on vend des tirages et tous les bénéfices sont reversés aux artistes.

Il y a aussi des gens qui voudraient qu’on se lance dans une émission de télé-réalité.

Je crois que ça suffit, d’un point de vue personnel et professionnel. Avec ce projet et les demandes d’interviews, j’ai dû refuser du boulot. C’est agréable que les choses reprennent leur cours normal, mais j’ai encore beaucoup de trucs à faire.

Voilà, je crois qu’en général, il faut juste se faire confiance.

Comment est-ce que tu fais pour tenir avec le côté chaotique de ce mode de vie ? Comment fais-tu pour tout gérer ? Quand tu ne sais pas s’il y aura des rentrées d’argent mais que tu as tous ces projets qui se profilent ?
Je crois qu’il faut vraiment y croire. Quand je bossais à plein-temps chez Apple, je voyais que financièrement, j’étais capable de payer mon loyer rien qu’avec ce que je gagnais en free-lance. Je savais que je pouvais vivre – manger et payer mon loyer – avec le travail que je faisais le soir et le week-end. J’ai pris ma décision en sachant ça, ensuite, il faut juste y croire. Et effectivement, parfois, je me fais un gros mois, parfois, non, mais en général ça s’équilibre et ça me laisse le temps de bosser sur mes projets. Je suis fan de Winnie l’Ourson, et le petit garçon Jean-Christophe, lui dit souvent : « Tu vaux mieux, tu es plus solide et plus intelligent que tu ne le crois. » Voilà, je crois qu’en général, il faut juste se faire confiance.

Qu’est-ce qui motive ta décision de bosser pour tel ou tel client ?
Quand j’ai réalisé la fresque murale pour le Ace Hotel il y a trois ou quatre ans, c’était une première. Je n’ai pas accepté de le faire parce que j’avais envie de m’essayer à un nouveau style, mais juste parce que j’avais quelque chose à dire au sujet de New York. Ça m’a semblé logique de bosser à la main, avec des marqueurs. Comme à l’origine, je suis graphiste de formation, c’était marrant que tout à coup, on me demande de faire ça. Je me suis vraiment éclaté. Ensuite, quand j’étais chez Apple, j’ai fait une couverture pour Time magazine et une autre pour New York Magazine qui étaient un peu dans le même style. Ce qui fait que maintenant, on me demande souvent de faire la même chose : du coup, parfois, je refuse, à moins que ce soit très bien payé, ça ne me pose pas non plus de problème existentiel.

Parfois, ce n’est pas forcément motivant de passer deux semaines à bosser sur un truc qu’on a déjà fait, mais si ça paie bien, je ne me prends pas trop la tête non plus. J’ai besoin de nouveauté, sinon, je m’engourdis. On me demande souvent le même type d’illustrations, et je ne comprends pas toujours pourquoi les gens sont prêts à me payer pour faire quelque chose que j’ai déjà fait

Quand est-ce que tu sais que quelque chose est réussi ?
Si je bosse sur un truc et que je ne sais pas trop si ça me plaît, je trouve ça bien. L’incertitude te conduit vers un territoire inconnu qui peut être assez gratifiant.

Et quand est-ce que tu sais que quelque chose ne fonctionne pas ?
Ça, c’est plus dur. Parfois, il est plus facile de continuer. J’avais un vieux prof qui me disait toujours : « Si tu n’aimes pas la direction que tu prends ou que tu rencontres un obstacle, ne t’acharne pas, fais demi-tour et prends une autre direction. » je vois les idées comme une sorte de flux continu, c’est bien d’avoir cent idées à la minute, il ne faut jamais trop se fixer sur l’une ou l’autre et accepter d’en abandonner certaines en chemin.

Tu as l’impression de faire partie d’une communauté, dans ton domaine ?
Oui, et c’est aussi l’avantage de New York. J’ai beaucoup de chance de faire partie de cette communauté, d’avoir autant d’amis qui m’inspirent et m’encouragent, d’être entouré de gens que j’admire. Franchement, cette espèce de réseau bienveillant et stimulant à la fois, ça fait toute la différence. Il ne s’agit pas de compétition, c’est vraiment sain, et pour moi, c’est très important.

Qui sont tes mentors, tes sources d’inspiration ?
Les gens pour lesquels je travaille. Les types qui m’ont fait bosser quand je suis sorti de l’école, Brian Collins, celui qui bosse sur les identités de marques, ce type de personnes… Et bien sûr, on a tous des héros, comme Bob Dylan, par exemple. Et mes grands-parents.

Je dis à mes étudiants de lire ce qui leur chante, d’écouter de la musique, d’ouvrir un bouquin de philo, de partir faire une randonnée, d’aller courir dans la forêt avec leur nana.

Tu as des héros ? Bob Dylan ?
Je dis toujours à mes étudiants qu’il faut savoir regarder ailleurs. Il faut arrêter de penser comme un graphiste. Surtout dans un secteur où on a tendance à être un peu obnubilé par le pourquoi du comment de ce qu’on fait alors que tout le monde s’en fout. Pour faire la différence, il faut se servir de ses propres références pour inventer une histoire.

Je dis à mes étudiants de lire ce qui leur chante, d’écouter de la musique, d’ouvrir un bouquin de philo, de partir faire une randonnée, d’aller courir dans la forêt avec leur mec/nana. Mais surtout d’éviter de lire un bouquin sur la typographie, du type « Comment faire fortune en étant graphiste ». De toute façon, ça, normalement, ils le savent déjà, c’est ce qu’ils ont appris à l’école. Bien sûr, j’ai des mentors dans mon domaine, mais je suis bien plus inspiré par les musiciens, les artistes, les écrivains. Des gens qui n’ont rien à voir avec mon univers.

Comment t’es-tu retrouvé prof ? Tu enseignes à la SVA?
Après mes études, j’ai gardé de bons contacts avec le responsable du département graphisme. J’ai commencé comme assistant auprès de mon ancien boss pendant deux ans et quand je suis revenu de San Francisco, l’occasion s’est présentée.

Qu’est-ce que tu enseignes ?
Je donne des cours de typographie aux élèves de troisième année.

Le meilleur conseil qu’on t’ait donné ? C’est un conseil que tu donnes aussi à tes élèves ?
Il y a un prof qui a vraiment été une source d’inspiration pour moi. Je le paraphrase, parce que je ne me souviens pas de ses paroles exactes, mais il m’avait dit : « Ce serait dommage qu’à ta mort, les gens disent ‘Timothy aurait pu être un bon graphiste’. »

Et il disait aussi un truc du genre : « Tous ces petits conseils que je vous donne sont précieux, mais malheureusement, seuls 3 ou 4 d’entre vous s’en souviendront. » Donc j’essaie aussi de ne pas oublier ça. J’y pense toujours parce que je ne voudrais pas que ça m’arrive. Et je trouve que c’est vraiment triste qu’il y ait autant de graphistes qui ne font pas ce qu’ils aimeraient faire.

Je sais qu’on ne peut pas toujours fonctionner au coup de cœur, parce qu’il y a la vie, les factures, la famille, le couple, et le monde qui nous entoure, mais je trouve qu’il y a quand même beaucoup trop de gens qui ne se donnent même pas la peine de faire ce qui leur plaît vraiment, et dont la voix ne s’exprime qu’à travers celle de leurs clients. C’est vraiment dramatique que de jeunes graphistes n’arrivent pas à trouver, quand ils commencent, une façon d’exprimer leur voix, leur sensibilité, leur sens de l’humour, leur point de vue. Parce que si ça n’arrive pas, on entre vite dans une démarche mécanique et après, il est trop tard… Donc je le dis souvent à mes étudiants.

Le projet sur lequel tu rêves de bosser ?
Ce n’est pas vraiment que je n’en ai pas, mais pour l’instant, je veux continuer à bosser sur mes installations, je vois un peu ça comme le X Factor. Le X représente l’inconnu, et j’ai très envie de continuer à faire des expériences. Avec Jessie, on a une autre super idée de projet expérimental, qui représente un vrai défi personnel et raconte une histoire. Donc on verra …

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Traduction : Marie-Julie Arnould-Labbé