Depuis que j’ai commencé ce blog, chaque saison j’essaye de questionner ma façon de vous parler des fashion weeks. Du coup je me suis demandé comment tout ça avait évolué, et je suis allée faire un petit tour dans mes archives. C’est assez DINGUE.

2006, Nada.

Pas de fashion week pour moi – à l’époque, mon blog, ce ne sont que des illustrations et franchement, je ne connais des fashion weeks que ce que j’en ai vu que dans les magazines et sur Fashion TV, que je regardais avidement pendant des heures, ce qui rendait folle ma mère pour qui regarder ces filles marcher dans le vide (“Où vont-elles ?” m’avait-elle un jour demandé) revenait à regarder un bocal avec des poissons à l’intérieur.
“Tsss, tu peux pas comprendre maman”

Mais en revanche, que vois-je en 2006 ?

Un post où je parle de Scott et du Face Hunter, les seuls bloggers / photographes de streetstyle à l’époque. Ça ne s’appelait pas encore streetstyle, d’ailleurs : moi je dis “coolhunters”.

En 2006, je dis :
(Oui oui, je me cite moi-même.) (Oh, ça va.) (C’est comme un selfie “littéraire” ?)(Un Tweet, quoi).

“Et de temps en temps, chez les plus doués d’entre eux, on trouve ce que l’on avait oublié chercher dans cette course frénétique à l’apparence : le style, la grâce. L’air du temps.”

2007, Premiers Pas.

Mars. Ma première fashion week. Oooooomaaaaigaaaaaaad qu’est-ce qui se passe ? Je suis hystérique. Je n’ai jamais vu autant de gens aussi bien habillés, aussi cool aussi iiiiiiihhhhhhhhhhh !!!

Je commence à prendre des photos des gens, je suis d’une timidité maladive et mon anglais se résume à “hello”, “please” et “fuck” (ce dernier quand j’ai planté une photo, c’est-à-dire toutes les trois minutes.)
On m’invite à quelques défilés parce que mon blog commence à faire parler de lui, mais tout ça, c’est pour le fun total, entre deux autres trucs. Je ne publie pas mes photos sur le blog enfin je commence… mais ne regardez pas et je m’évanouis dès que je croise quelqu’un que je reconnais.

La scène devant les défilés est détendue. Les gens que je prends en photo sont sympa, curieux, flattés, surpris, tout ça en même temps. Ils sont habillés normalement.
Très bien, très chic, mais très normalement. C’est ça que j’adore. C’est le contraire des magazines, c’est la vraie vie ! Juste une concentration de gens très élégants, très cools.

En 2007, je dis :

“Le Face Hunter vient me voir pour faire une photo. Ce qui pour moi, tient quasiment de la contre-validation de mon pantalon, vu comme nos goûts son éloignés, et surtout à voir sa grimace quand il regarde les photos. Qui, heureusement pour moi, ne seront jamais publiées. Je me dis toutefois qu’Yvan peut, à présent, me faire chanter. (tant que c’est du Madonna, ça va.)”

C’est souvent le cas aujourd’hui quand je me fais prendre en photo à la sortie des défilés en mode “200 photographes te tombent dessus non mais kesskisspass”, c’est qu’il y a quelque chose qui cloche dans ma tenue, quelque chose de trop voyant, de trop modasse, de trop “fashion weeeeeeek regardez-moooooooiiiiiii”.

La vie parfois, regardée à rebours, est à mourir de rire.

2008, année de l’ouverture.

Bon, ben là, c’est street à tous les étages. Je découvre la photo, je vais à beaucoup plus de défilés, je commence à mettre des noms et des sourires sur les visages à qui j’osais à peine demander de s’arrêter la saison dernière, je fais même des sortes de style stories sur elles. C’est encore presque calme autour des défilés – je ne mesure pas la chance que j’ai.

Je commence à me frotter à des rédactrices de mode et à vous rapporter des choses telles que :

“Bref donc. Si vous m’avez suivie, si vous allez à un défilé, et qu’on vous touche le corps en vous demandant C’est qui ? ne répondez pas « Ben c’est moi, c’est même mon sein droit là, tu veux un Prozac ou quoi ? ». Répondez c’est Marc. Ou c’est Stefano. Ou si vous êtes prises de court et que c’est juste Massimo, répondez : « That’s vintage. »”

C’est aussi ma première fashion week new-yorkaiiiiiise. Hystérie absolue, excitation absolue, jet lag absolu, j’écris des trucs comme ça :

“Les gens viennent me dire I like your style, ce qui mérite un post tout entier vu comment je me sens hobo face à la méticuleuse précision du look des Américaines. J’ai de nouveaux amis à la pelle, ça m’interpelle, Cole Mohr essaie de me rouler des pelles, mais je crois qu’il n’a pas d’appart en ce moment, alors que moi, oui, ceci expliquerait certainement cela. Mais c’est pas sûr, en même temps.”

Et puis aussi, n’oubliez pas, c’est 2008, la crise :

“Pour fêter ça, vous échappez au post positivement déprimatoire que j’étais en train de vous écrire sur l’économie qui va se crasher et les gens de la mode qui lèvent les bras au ciel tellement ils sont pétrifiés [comme s'ils avaient besoin de plus de pétrification, les gens de la mode. Booooootox !].”

style.com me demande de décrire ma journée, je passe de shows en shows. Mon blog, grâce aux photos qui deviennent très populaires et qui n’ont pas de frontières, est en train de devenir carrément international, et d’ailleurs mon anglais s’améliore.
“Hi, my name is Gowance, can I take your pictures ?”
Je veux le faire traduire, mais pour le moment, il est seulement en français.

2009, basculation.

Bon, ben ça y est, j’ai rencontré Tim, mon traducteur adoré, et le blog est traduit en anglais. Je suis en mode sur-fashion week, je suis la caravane de la mode comme si ma vie en dépendait et je vous détaille les looks que j’aime tous les jours – je suis hyper méga inspirée.
J’ai un appétit de mode insatiable et ça tombe hyper bien, parce qu’on m’ouvre de plus en plus de portes.

Ça commence à se bousculer devant les shows. Les premières “fashion people” émergent. On sait tous qui est Carine, qui est Anna, qui est Franca. Le public se transforme, s’agrandit, de jeunes étudiants sont là juste pour admirer le spectacle, de nouveaux bloggueurs font leur apparition, Alexa Chung débarque et les tenues sont de plus en plus éditoriales.

Tiens d’ailleurs, j’ai l’impression que ça me travaille. Je dis ça :

“C’est d’ailleurs en prenant une photo d’une jolie people, absolument ravie de poser autant de temps que je voulais et que le voulait la horde de 365756 photographes à mes côtés, people donc congelée dans le vent glacial en robe d’été, en Dior des pieds jusqu’à la tête au défilé Dior et qui me répète trois fois que “tout vient de chez Dior” que je me suis dit: Bon.
Ça va deux secondes les conneries. C’est bien joli, mais qu’est-ce que je fous là, moi ?”

Et dire qu’en 2009 je trouvais qu’il y avait trop de photographes, ahahahahahahah mort de rire hihihihih lololololol. Lol.

Ce que j’ai toujours adoré, c’est de vous faire découvrir les choses à mesure qu’elles
s’offraient à moi.
Je commence à prendre des photos aux défilés, à changer légèrement mon angle de vue.
Tout un sujet sur le show Chanel et l’incroyable défilé de sacs dans l’audience. Une rencontre (fantastique) avec Sonia Rykiel avec ma copine Diane. Un détour par la chambre au Ritz d’Anna Dello Russo.

Ça commence à être la folie des médias sociaux. La fashion week est partout, les images des défilés sont partout, tout le monde peut montrer, commenter, c’est l’excitation totale. La photo de la photo de la photo…

Et Dolce Gabbana l’a bien compris, nous mettant à grands roulements de tambour, moi, Scott, Brian et Tommy, en front row. La vérité, c’est que ce n’est pas mon premier front row, mais là, chez Dolce, ils ont compris le pouvoir de l’image. Ils nous ont mis des ordinateurs devant nos sièges (“Pour qu’on puisse live tweeter!”)(Le truc que je ne fais jamais) et nous ont collé des photographes qui immortalisent le moment. On se sent un peu utilisés, d’autant plus que le lendemain c’est en gros title dans tous les quotidiens de la mode “Des Bloggers En Front Row !” mais c’est clair que le message est fort : les temps ont changé.

J’écris ça :

“La mode est un petit monde très organisé. Il y a des us, des coutumes, des rois, des reines, des fous, des princesses, une étiquette, des codes, on n’a jamais fini d’apprendre, et c’est particulièrement fascinant.

Le front row d’un défilé est avant tout l’endroit duquel on voit le mieux les vêtements. À partir du troisième rang, on ne voit plus les chaussures et au cinquième, si l’on a de la chance, on peut apercevoir les coiffures. Les places au front row sont chères. Parce que c’est aussi celles où l’on est le mieux vu. On les gagne par la célébrité, l’expérience, ou le pouvoir. Elles cristallisent beaucoup de drames et donnent matière à de jolies crises d’égo.

Cette saison, les créateurs de Dolce & Gabbana ont eu une révélation. En parlant avec leurs clientes, ils se sont rendus compte qu’elles passaient leur temps sur internet. Qu’elles étaient hyper informées, qu’elles voulaient que ça aille vite, qu’elles étaient prêtes à acheter tout de suite. Ils se sont dit que c’était un âge nouveau, qu’il fallait avancer avec son temps.

Ils ont décidé d’ouvrir grand leurs portes à quatre bloggueurs.”

2010, integration.

Voilà. Je fais des photos dedans, dehors, partout où je vais, et franchement je vais partout. Les choses ont changé pour moi.

Tiens d’ailleurs, je m’étonne :

“En ce moment je prends la mesure du temps qui passe. Des choses qui ont changé. Aux fashion weeks, je connais un monde fou. Quand j’arrive à un défilé, souvent, on m’attrape par la main, on me fait un sourire et on me guide jusqu’à ma place. On m’appelle pour être sûr que je ne vais pas manquer le show. On double checke, on triple checke. On n’est pas content quand je manque un show. Ahah ! Oui, les choses changent !”

Bizarre la capacité d’absorption et de rejet que peut avoir la mode. Entre les moments de pur snobage et ceux de cirage de bottes intégral, on apprend vite à ne se fier à rien d’autre qu’à son coeur. À aller vers les gens qui nous font du bien, à être juste soi-même et à regarder la mode pour ce pour quoi on l’aime.

Je commence à comprendre (enfin !) que la mode étant une industrie, une fois le moment de la découverte passée, on peut vite se retrouver à se répéter. À photographier les mêmes personnes, les mêmes attitudes. C’est un tout petit monde !”

Heureusement le matériel photo, lui a aussi beaucoup changé, ça devient hyper facile de faire des vidéos, alors, un peu par hasard, je me lance avec Chris mon assistant (ah oui, tiens, en 2010, j’ai un assistant !), et ça donne quelque chose comme ça, et c’est plein de bonheur…

2011, explosion.

Je commence la fashion week en disant ça :

“Les photographes de streetstyle sont à présent plus nombreux que le nombre d’éditeurs (et parfois encore plus hyper sapés, et je veux dire, Anna Dello Russo sapés).”

Ça commence à être la guerre à l’extérieur des défilés, et moi je commence à m’y ennuyer, parce que je n’ai jamais été très attirée par le bling bling et que là ça bling bling BIG TIME, les gens commencent à se changer trois fois par jour pour aller aux défilés, et même si j’apprécie l’effort et les tenues, je me demande quel est exactement mon message ? Habillons-nous comme des fous ? Ça n’a jamais été ça mon truc !

Je décide d’en rire, et j’écris ça “Comment vous faire assaillir par une horde de photographes de Streetstyle (moi comprise)”.

Ouais, même si j’en ris, je commence à en avoir un petit peu marre, quoi.

2012, excitation.

Qu’est-ce que je fais quand j’en ai marre ? Je change ! C’est l’année où je m’excite à mort sur la vidéo, un moyen différent de vous faire découvrir la fashion week, qui n’en peut plus d’être découverte, la pauvre.

Front row, back row, backstage, on sait tout tout le temps et instantanément, il n’y a plus aucun mystère, on se répète les uns les autres. D’ailleurs j’écris ça. Et je me dis, le meilleur moyen de changer un peu, c’est de vous emmener avec moi, genre, littéralement.

On lance Pardon My French. Boulot de fou, épuisements, fous rires, je pense que c’est le moment de ma vie où j’ai été le plus généreuse de mon temps – et de ma force physique et morale – avec mon blog. Il y a des vidéos géniales, certaines moins bien, mais ce qui est sûr, c’est que c’est différent. Et ça donne lieu à des moments comme ça…

Et comme ça:

J’adore ce moment, même si c’est très difficile – c’est littéralement épuisant mais le travail en équipe, le fait d’apprendre tant de nouvelles choses m’amuse et m’excite !

2013

Un vrai système s’est mis en place autour des it blogueurs, it girls, it instagramers et du streetstyle – les tenues devant les défilés sont étudiées au millimètre, calculées, c’est la folie des looks clinquants et des superpositions et de tout ce qui peut attirer l’oeil.

Un système s’est mis en place autour de ce qui est devenu un business. Chaque magazine papier ou online a son photographe de streetstyle, chaque marque a son responsable digital qui s’occupe de prêter des vêtements a ceux qui sont susceptibles de se faire prendre en photo et même si je fais tout, tout, tout pour garder un regard frais et enthousiaste, parfois j’ai un peu du mal à rester inspirée.

On en parle beaucoup avec Scott qui m’impressionne par son regard détaché – c’est quand même un système que nous avons contribué à créer, alors, pourquoi on a du mal à s’y retrouver ? Moi, ça me touche.

Suzy Menkes écrit son article feu aux poudres sur le “Cirque de la Mode”, un article assez dur qui dénonce l’hystérie de ce qui se passe devant les shows et qui met un petit peu tout et tout le monde dans le même panier.

Même si je ne suis pas d’accord avec ce qu’elle écrit parce que je pense qu’au fond, cette ouverture de la mode est une très bonne chose pour tout le monde, des marques aux journalistes aux stylistes, je me dis qu’il est vraiment temps de remettre en question mon approche des fashion weeks.

J’ai des conversations avec mon équipe (En 2013, j’ai carrément une équipe !!!) où on se dit qu’il est temps d’adopter un ton apaisé sur la mode. On n’hystérise plus trop les fashion weeks au Studio.
On s’amuse, on s’inspire, on adore (quand même), mais on n’a plus envie de dire de chaussures qu’elles sont “to die for” : ça sonnerait presque un peu trop vrai.

2014

Bah c’est aujourd’hui !!!

Là, je rentre du défilé H&M. Aujourd’hui, j’ai vu Dries Van Noten et je ressens toujours la même émotion devant ses défilés. Je suis restée quelques secondes à l’extérieur du défilé mais je ne me suis pas attardée – trop de monde, failli me faire écraser par une voiture. Quant à H&M, je me suis fait bousculer par un garde du corps sur le passage de la pauvre Solange Knowles – les entrées de défilé deviennent dangereuses !!! All right.

Cette année, j’ai pris le parti de faire les choses avec plaisir et bienveillance, d’aller voir les créateurs que je veux soutenir et qui m’inspirent, de prendre les photos des gens que je croise lors de mes allées et venues, de rester cool.

Je n’aurais le temps de faire que très peu de vidéos cette fashion week – mais elles reviendront rapidement !!! J’adore les réaliser.

Ça me rappelle une conversation que j’avais eue avec Carine Roitfeld, au moment où j’avais commencé à comprendre la nature répétitive du système de la mode. Comment faisait-elle, après des années, pour rester toujours inspirée ?

Elle m’avait dit qu’avec le temps, les choses s’apaisaient. Qu’on cherchait des choses différentes. Une nouvelle mannequin qui inspire une série de mode, une attitude, un détail. Une rencontre, un geste, un tissu, une musique, une mise en scène.

C’est comme ça que je le sens en ce moment. Beaucoup plus cool.
… Et je me demande vraiment ce que ce sera dans huit ans !!!

Et vous, depuis que vous me suivez, et que vous suivez la mode, que vous aillez évolué en même temps que moi ou débarqué il y a peu… Qu’est ce qui a changé dans votre point de vue ?
Racontez-moi, parce que franchement, je rêve de lire ce que vous avez à m’en dire.

Cette illustration est d’abord apparue dans Vogue Paris.