C’est assez difficile de ne pas craquer pour Nicolas. Il y a son talent de calligraphe bien sur, mais aussi cette chaleur et cette générosité, hyper solaire, qui font qu’on a juste envie de passer du temps en sa compagnie.

C’est l’une des choses qui m’a marquée le plus dans son parcours. Cette capacité à faire des rencontres et à se laisser guider par elles.

C’est un peu l’histoire de ma vie aussi – me rendre compte après un an à la fac de lettres que tous mes amis étaient des artistes m’a permis de comprendre qui j’étais et de faire des choix. Ce qui me touche beaucoup aussi, c’est cette passion pousser un art un peu oublié, un peu comme l’illustration, qui couvrait les pages des magazines auparavant et est si rare aujourd’hui. Bon, et puis on a tous les deux des origines en commun et s’il y a une chose qui compte beaucoup pour moi, c’est de dire que d’où que l’on vienne et où que l’on commence, il n’y a pas de barrières tant que l’on suit ses passions.

Je vous laisse lire l’interview de Nicolas !

Quel était ton métier de rêve quand tu étais enfant ?
Quand j’étais enfant, je voulais être boucher. Je ne sais pas vraiment pourquoi.

D’où vient ta famille ? Où as-tu grandi ?
Je suis né dans une famille de la classe moyenne. Mon père est kabyle d’Algérie, il est né dans les montagnes. Ma mère vient du sud de la France, des Pyrénées. Ce sont tous les deux des montagnards. Ils ont quitté leurs familles très jeunes pour s’installer à Paris tous les deux – c’était très difficile à l’époque.
Donc je suis né dans une petite famille, à Oberkampf. Maintenant c’est un quartier très trendy de Paris, mais avant ce n’était pas du tout comme ça. Je suis allé dans une école privée, mais je commençais déjà à faire des graffitis et ce genre de chose à l’époque.

Que font tes parents ?
Ma mère travaille dans l’administration et mon père est serrurier. Mais j’ai toujours eu une éducation artistique car mes parents sont fous de cinéma, de théâtre. Ils ont tout appris seuls, ils n’ont jamais fait partie d’un groupe d’intellectuels, mais ils lisaient énormément. J’ai toujours eu l’habitude de visiter des galeries et des musées avec eux.

Etais-tu un bon élève ?
J’étais bon élève parce que je ne jouais pas trop avec les autres enfants. J’étais assez solitaire. Je suis allé dans des écoles de curé. La mentalité de mes parents était « Tu fais ce que tu veux tant que tu rapportes des bonnes notes. »

J’ai eu mon baccalauréat, puis j’ai fait une grande école de commerce car je ne savais pas quoi faire d’autre.
J’ai fait un stage dans la finance mais ça ne m’a pas plu. C’est pourquoi j’ai décidé d’aller travailler dans une galerie, parce que ça m’avait toujours intrigué. Donc c’est ce que j’ai fait.
J’ai rencontré César Pape, un grand collectionneur très fortuné. Nous avons ouvert une galerie juste derrière l’Académie Française, et c’est comme ça que j’ai rencontré du monde, comme Monsieur Pierre Bergé, par exemple. J’avais environ 20 ans, à cette époque. Avant ça, je ne connaissais personne dans le milieu.

Qu’ont pensé tes parents de ce changement ?
Mes parents me font totalement confiance. Pour eux, si tu rentres dans quelque chose par choix et que tu n’es pas content, c’est de ta faute.

Que faisais-tu exactement à la galerie ?
Chez César Pape, je m’occupais du côté financier, du business. Je manageais, je mettais en place les listes des collectionneurs que je rencontrais. J’ai mis en place toute un système de gestion de stock. On n’exposait que des œuvres d’artistes déjà morts, et on avait aussi de l’immobilier.

Donc tu as toujours été intéressé par l’art ? Comment as-tu appris l’art et son histoire ?
Je connaissais les sculptures du Louvre, le musée d’Orsay, les Nouveaux Réalistes, les grandes écoles… parce que j’y allais avec mes parents et que ça m’intéressait. Toute cette culture-là, je l’avais acquise grâce à mes parents. Ensuite, je me suis fait ma propre culture en rencontrant les gens.

Le déclic, ça a été une exposition Warhol, l’une des premières faites à Paris. Des dessins de souliers. J’attendais pour un rendez-vous et je me suis mis à recopier ce que je voyais sur les impressions, les étiquettes que j’avais devant les yeux.

Pourquoi n’es-tu pas resté à la galerie ?
Le problème c’est que les grands collectionneurs ont du mal à se séparer de leurs œuvres, donc je me suis rendu compte que j’étais plus dans un musée qu’une galerie. Et comme j’avais tout mis en place, je suis parti.

C’est là que j’ai rencontré Jean-Gabriel Mitterrand, propriétaire de la JGM Galerie. Là, les artistes étaient tous vivants, je les ai rencontrés, j’ai vu leur progression dans les ateliers, pu monter des expositions au niveau international. Grâce aux expositions et à la reconnaissance de la galerie, on a déménagé dans un hôtel particulier.
J’ai rencontré les aristocrates, les politiques, surtout lors de dîners… J’ai tenu à ce que mes collectionneurs viennent de milieux et d’horizons différents. Et j’ai toujours trouvé qu’on les invitait mal. Ça a commencé comme ça.

Le déclic, ça a été une exposition Warhol, l’une des premières faites à Paris. Des dessins de souliers. J’attendais pour un rendez-vous et je me suis mis à recopier ce que je voyais sur les impressions, les étiquettes que j’avais devant les yeux. J’étais au téléphone et j’ai commencé à écrire sur des enveloppes – j’ai toujours eu une belle écriture. Je me suis dit : « Ça vient de me prendre 5 secondes et ça rend bien. »
J’ai décidé de passer la soirée à la galerie, tout seul, avec une bouteille de vin et de la musique et je me suis fait tout le listing de notre prochain vernissage. Il y avait 1 800 invités. Et j’ai adoré. Je suis sorti à 4 h du matin, j’ai décidé de marcher pour rentrer chez moi et je me suis dit : « Putain, j’adore ça. »

Le lendemain on a tout envoyé et on a eu 98% de réussite, de gens qui sont venus. On a fait une exposition où au bout de la première heure, tout était vendu.
Une semaine après, on a fait un dîner pour remercier les gens et j’ai refait la même chose. Je n’avais jamais reçu des illustrations faites en calligraphie. Jean-Gabriel si, mais moi je ne m’étais jamais posé la question de faire ça.

Comment es-tu devenu connu pour ton travail ?
Par le bouche-à-oreille. Les gens ont demandé à Jean-Gabriel qui écrivait ses enveloppes. Je me suis amusé à faire les seating cards pour les dîners avec une écriture différente pour chacun et je me suis aperçu que tout le monde repartait avec. C’était génial.
Je me suis dit que c’était quelque chose de spécial. Après, on a vu que les gens venaient avec leur invitation, tandis que d’habitude tu ne la ramènes pas, c’est juste pour t’informer [que le vernissage va avoir lieu].

À la galerie, j’ai rencontré Nikki de Saint Phalle, avec qui j’ai lié une amitié très forte parce que je suis allé la voir pas mal de fois à Guadalajara, dans son atelier. J’ai toujours été impressionné par son travail artisanal.

Je suis parti au Brésil pour faire le point, j’ai quitté la galerie, je ne savais plus quoi faire de ma vie. J’allais bien mais je bossais beaucoup trop, je gagnais très bien ma vie, tout allait super bien… Comme une crise d’adolescence, quoi.

Là-bas, j’ai rencontré plein de gens mais j’ai dépensé tout mon argent en 2 semaines, en shopping, cours de samba, fêtes.

Je n’avais plus un sou… J’ai appelé mes parents pour qu’ils me paient un billet retour mais ils m’ont dit : « Tu te démerdes ». Du coup, je suis devenu professeur à l’Alliance Française pour payer ma chambre.
J’ai rencontré la directrice de l’association « Les Enfants du Cœur » là-bas, une grande dame riche et célèbre.

Elle m’a invité à dîner chez elle et c’est là que j’ai rencontré Patricia Carta, la directrice du Vogue Brésil à l’époque. J’ai travaillé comme assistant de production puis dans les RP, parce que j’essayais de monter des trucs à coté pour voir s’il y avait des possibilités avec les grandes marques.

Puis j’ai rencontré Dominique Borromei, une artiste-peintre hallucinante, complétement folle. On a partagé un appart à Rio et elle m’a appris à dessiner, avec sa folie et son alcoolisme, et à utiliser le pinceau. Elle m’a appris à sortir ce que j’avais en moi, parce que j’étais très triste mais je n’arrivais pas à exprimer mes émotions et sentiments parce que je suis trop timide.

Quand elle est morte d’un cancer, ça a été un deuxième coup dur. Elle m’a fait promettre sur son lit de mort à Dijon de continuer à faire des lignes et des rythmes, que c’était ça, mon travail. J’avais cette promesse-là à tenir.

Comment t’es-tu à nouveau retrouvé à Paris ?
Je suis reparti au Brésil et je me suis remis au travail mais Pia de Brantes (amie et proche de la JGM Galerie) et Jean-Gabriel m’ont demandé de rentrer parce qu’ils voulaient un calligraphe en interne. Ils ne trouvaient personne pour le faire à Paris.

Ce qui m’excitait, c’était de trouver une écriture pour une personne spécifique, de regarder ce que chaque personne aime. Et d’essayer de créer des lignes pour les gens, c’est ça qui m’excite dans l’écriture.
Donc je suis rentré à Paris après plus d’un an au Brésil. J’ai rencontré Pia et le lendemain, on collaborait. Elle m’a rassuré et m’a dit qu’on allait prendre le temps qu’il faut, parce que je ne connaissais rien. Rien, rien, rien. Du jour au lendemain, je suis devenu calligraphe. Je ne connaissais rien du tout, mais j’avais toujours été intéressé par la typographie. Quand je voyage, ça m’intéresse toujours. Et puis j’écris tout le temps.
Très vite, Pia m’a laissé m’occuper du seating de 250 invités pour un mariage au château de Versailles.

Est-ce qu’à l’époque il y avait quelqu’un qui faisait de la calligraphie à Paris ?
A Paris, il n’y avait qu’une dame qui proposait uniquement 3 choix d’écritures : bâton, anglaise, gothique. Très simple. Et il y avait une autre compagnie qui faisait aussi des invitations. C’est tout.

Donc la mode des cartons d’invitation calligraphiés, c’est venu avec toi ?
Oui, dans la mode, ça a commencé il y a 7-8 ans. Avant c’était imprimé, ou avec des étiquettes.

Je me souviens encore quand tu as commencé à bosser pour le show Rick Owens…comment ça a commencé, avec les marques de mode ?
J’ai pris le truc et au fur et à mesure, après avoir fait les logos Rick Owens… c’est venu naturellement. J’ai commencé avec Prada. Avec Madame Prada, on a décidé de créer l’écriture Prada, un style universitaire, pensionnat pour jeunes Anglais, très simple, très clair. J’ai adoré l’idée de créer notre propre dimension avec les marques, avec les gens. Ça s’est fait comme ça.

En quoi consiste ton travail, exactement?
Je fais vraiment tout ce qui concerne la calligraphie. Je peux faire des broderies, quelque chose de gravé dans la pierre avec un architecte et plein de phrases. Je travaille beaucoup avec l’Etat parce qu’ils ont des institutions, par exemple les inscriptions « No Smoking ». J’ai beaucoup travaillé avec le Rijksmuseum à Amsterdam et des joailliers pour qui je calligraphie à l’intérieur même du diamant.

J’aime bien travailler avec des créateurs de nouveau monde, le digital. Ils font appel à moi alors que je suis calligraphe, ce qui est assez hallucinant. Il y a un réel désir des gens du digital d’aller vers l’intemporel, de fournir aux gens quelque chose dont ils auront besoin pour toujours.

Sur quoi travailles-tu le plus ? Les invitations, la Fashion Week ?
Les invitations aux défilés c’est uniquement pendant la FW, c’est une grosse saison, très commerciale. La majorité de mon travail est très variée : conception de logos, réactualisation pour les remettre au goût du jour, tatouages, identités visuelles de gros groupes, de musées. Toujours basé sur la calligraphie.

Quand tu travailles avec Vuitton, Mont Blanc, etc., en quoi consiste ton travail ?
Je suis consultant. Dès qu’ils veulent sortir quelque chose, je dois être consulté et j’accompagne. Par exemple, là, ils sortent « la malle du calligraphe » et je vais accompagner le produit devant la presse. J’aime l’idée de recréer un patrimoine qui était enterré, de le faire remonter à la surface pour faire quelque chose de plus compréhensible aujourd’hui. Souvent, en tant que calligraphe, on n’a pas de crédibilité. Beaucoup gens ne savent pas que Steve Jobs était calligraphe, par exemple.

Je suis ambassadeur, mais jamais exclusif à une marque. J’aime travailler avec tout le monde, parce que la calligraphie est un art infini, tout le monde peut m’inspirer et me donner des idées.

Je suis très déçu par l’idée que les gens se font de la calligraphie, qui est très plombante, ils la relient à l’Antiquité, quelque chose de poussiéreux. C’est difficile de dire de changer les mentalités, donc je décide de le montrer.

Où trouves-tu ton inspiration?
Je photographie tout, j’ai une mémoire d’éléphant, même des choses dont il ne faut pas se souvenir. J’aime beaucoup lire, j’ai des bibliothèques immenses. Je fais beaucoup de recherches.
Un jour, j’ai fait une intervention dans une école de graphisme, j’ai dit que la calligraphie c’était plutôt une façon de vivre que de faire. Même si la technique n’est pas présente, elle vient au fur et à mesure. Comme un danseur classique, au fil du temps, on s’améliore. Il faut s’entraîner, même 8 heures par jour. Ce n’est pas comme le vélo, qui revient comme ça.

Est-ce que tu donnes des cours ?
Ce qui me plaît, c’est l’interaction avec les autres. J’adore apprendre mais il faut que ce soit dans les deux sens. Si je suis dans un dialogue, évidemment je vais donner énormément. Je suis très déçu par l’idée que les gens se font de la calligraphie, qui est très plombante, ils la relient à l’Antiquité, quelque chose de poussiéreux. C’est difficile de dire de changer les mentalités, donc je décide de le montrer.

J’ai été professeur d’arts plastiques tous les mercredis pour des enfants de CP, qui ont cette folie douce, qui n’ont aucun contrôle sur ce qu’ils font. C’est aussi une partie de mon inspiration. L’enfant qui touche un stylo, qui regarde avec des grands yeux, quelque chose qu’il ne comprend pas forcement, sans idée préconçue. Ça me plaît beaucoup et ça m’a amené à inclure les enfants dans mon travail. Tout comme les handicapés moteurs, autistes et trisomiques dans les centres avec qui je collabore. On travaille sur des émotions particulières qui me donnent des lignes particulières. C’est hyper motivant et super émouvant, parce qu’eux n’imaginaient pas qu’ils savaient faire ça. Ils n’ont pas de frontières. Ça crée un rapport ultra-fort.

As-tu pris des cours ou suivi des formations pour développer ton écriture ?
Pas vraiment, sauf il y a 7 ans quand le patron d’une grande marque de stylos m’a demandé de rencontrer un calligraphe ancestral chinois de 102 ans pour créer une sorte de happening ensemble. J’y suis allé et j’ai rencontré cet homme sublimissime, j’étais super impressionné. Je le regardais travailler, prendre son souffle, sa posture. Je lui ai appris à écrire avec mes plumes. On a échangé nos instruments et j’emmène son pinceau partout avec moi, maintenant. Quand je l’ai trempé, j’ai tout de suite su comment l’utiliser.

Au lieu de 3 jours, je suis resté 3 semaines et on a échangé sans se parler. C’est la seule formation que j’ai eue. Je me levais le matin, je bossais toute la journée, on ne mangeait rien.
C’est lui qui m’a vraiment appris le volume de ce que tu dois avoir quand tu as envie de fournir sur du papier. Faire en sorte que tous les vertèbres soient dégagées pour que ton geste sorte exactement comme tu l’as imaginé avant qu’il sorte. Essayer de faire quelque chose de pas du tout hasardeux. Lui il est debout quand il travaille ou sur les genoux à écrire par terre. Il m’a appris à faire mon matériel, mon encre. Mais c’était une collaboration, on apprenait l’un de l’autre. Une collaboration qu’il souhaitait faire avant sa mort. C’était super beau.

Est-ce que tu travailles seul?
J’ai commencé tout seul, mais maintenant j’ai toute une équipe. C’est comme un réalisateur, tu as les idées mais il te faut une équipe pour t’assister. J’ai 2 jeunes filles que je forme en ce moment, je crois vraiment en elles. J’ai pas mal d’assistants pour faire en sorte que mon travail soit plus fluide. Ils s’occupent de l’administratif, du papier, d’aller chercher des choses, comme ça je n’ai qu’à écrire.

J’ai ma graphiste en Haute-Savoie. Elle fait tous les scans, imagine les trucs et construit un monde autour de mes papiers et on a des allers-retours incessants l’un avec l’autre. Elle a un vrai œil. C’est un travail de décomposition. Elle voit tous les défauts de ce que je lui envoie, avec tous les détails. Il faut tout garder, la texture….Sinon il n’y a plus d’équilibre.

Parfois je fais appel à des architectes, des décorateurs, parce qu’il y a des histoires de couleurs, de tendances. Tous ces gens peuvent m’aider, apercevoir des détails que je ne vois pas.

Il faut se connaître pour avoir l’envie de prendre un stylo et de mettre ses sentiments sur du papier.

Est-ce que ton travail reste solitaire, malgré ton équipe ?
Il y a deux choses. Quand l’idée arrive, il y a très peu de personnes qui peuvent en comprendre le fonctionnement. Dans la conversation mon équipe est aussi très importante. Ceux qui m’entourent me donnent leur opinion sur mon travail, je leur demande ce qu’ils en pensent.

Mais la solitude fait partie de la calligraphie, je suis obligé d’être dans mon monde. Il m’arrive de ne pas sortir du bureau pendant des mois. Parce que j’ai des choses que j’ai du mal à sortir. Je perds la notion du temps. Même si je suis entouré de gens qui m’aiment, cette solitude m’accompagnera toujours. Je peux être totalement déconnecté.

Comment s’est formée l’équipe?
Ce sont des gens sur lesquels je tombe, par hasard, lors de voyages comme avec Elodie que j’ai rencontrée en Corse, une chanteuse tatouée sur tout le corps qui m’a tout de suite beaucoup plu. David Giroire, mon attaché de presse, c’est mon meilleur ami, je le connais depuis plus de 15 ans. Alexis Le Tan, mon agent, je ne savais pas du tout qu’il était agent parce qu’on s’est rencontrés en soirée, il fait de la musique. On est devenus amis jusqu’à ce qu’un jour il me propose de me représenter. Ça s’est fait avec une telle spontanéité, un tel naturel, que j’ai dit oui. Je suis très famille, moi. J’aime bien mon équipe, mon cocon, un peu comme toi d’ailleurs. J’aime bien quand j’ai des conversations, qu’il y a un rapport direct avec l’autre.

Tu acceptes la critique ?
J’accepte vraiment la critique parce que c’est hyper important dans la construction du truc, même si généralement je ne change pas trop mon travail. J’écoute beaucoup. Ce qui m’excite le plus c’est de voir la réaction des gens, l’expérience qu’ils vont en faire.

Que penses-tu de l’évolution de la technologie et d’Internet. Quel est l’impact sur ton travail ?
J’aime ça car ça te permet de voir le résultat en direct, c’est instantané. Ça me plaît de pouvoir montrer des idées directement aux gens pour qu’ils se fassent une idée de mon travail. Quand tu vois la façon d’écrire de quelqu’un, tu te fais tout de suite une opinion sur la personne. Ça a plutôt bien marché pour moi. Maintenant, je suis calligraphe !

Tu penses que la calligraphie risque de disparaître à cause de la technologie ?
C’est vrai qu’un jour j’ai eu ce moment où je me suis dit que la calligraphie, oui c’est beau, mais on n’a besoin de rien. Alors que pour faire un logo, une image, il y a beaucoup de matériel nécessaire.

Mais par exemple, en Inde il y a 3 ans, L’Officiel Hommes m’a demandé de faire des illustrations pour le numéro spécial grandes familles aristocrates. Je suis arrivé à faire de la calligraphie. J’ai fait de l’encre avec de la terre, de l’eau. J’ai découpé un roseau. J’avais un vieux carnet, j’ai lavé ce que j’avais écrit. Et j’ai commencé à calligraphier avec de la terre pourrie, quoi. Je me suis dit : « Je vais même pas le prendre en photo, c’est pas possible, j’ai pas de réseau. » A la place, j’ai envoyé le carnet par la poste. Tout simplement.

Mon idée c’est de montrer que la calligraphie est obligatoire. Ce n’est pas pour me montrer, moi. On sera toujours obligés d’écrire. Par exemple, l’enfant qui doit corriger une faute, il est obligé de le faire à la main sur du papier. Il doit penser avant de donner. Il faudra plus se connaître pour éviter la faute la prochaine fois. Ce que je déteste, aujourd’hui, c’est qu’on n’apprend plus aux enfants à écrire sur du papier, c’est directement sur l’ordinateur.

Oui, maintenant les enfants apprennent à utiliser un ordinateur ou iPad…
Oui, mais je suis sûr que ça va changer. Il va y avoir un retour un jour, qui forcément va faire revenir tout ça. C’est impossible de ne pas passer par l’univers du stylo car il met en évidence l’erreur. Et si tu es formé sans voir tes erreurs, tu ne peux pas affronter l’échec. Tous les moodboards, Tumblr, etc. n’appartiennent à personne, finalement, il n’y a plus d’idée de propriété. Tandis que l’écriture te montre qui tu es. Il faut se connaître pour avoir l’envie de prendre un stylo et de mettre ses sentiments sur du papier. Il y a des choses graves qui se passent dans la vie et je pense qu’il est important de prendre son temps, de se poser, seul.

J’écris 8 heures par jour. Avec la calligraphie, tu es un éternel insatisfait.

Est-ce que tu vois la calligraphie comme une activité physique ? Un sport ?
Oui, mais si j’ai des courbatures c’est parce que je me suis oublié, que j’ai oublié ma posture. C’est obligatoire de bien se tenir. Aussi, il ne faut pas abuser. Pendant les Fashion Weeks, j’ai l’habitude et je suis insomniaque donc ça tombe bien mais 3 heures de sommeil par jour pendant 2 semaines, ce n’est pas bon, le résultat est moins beau.

Comment est-ce-que tu t’entraînes ?
J’écris 8 heures par jour. Avec la calligraphie, tu es un éternel insatisfait. L’idée c’est de ne pas faire tout et n’importe quoi. On a décidé de faire les choses, on reprend, on les refait. On se crée un chemin, c’est ce que tu as à l’intérieur. Comme le sport, ça peut être endurant et exigeant.

Tu prends soin de tes mains ?
Je fais des massages, j’adore ca. Ça me rappelle trop les vacances.

Et quand tu pars en vacances, que se passe-t-il si tu ne calligraphies pas pendant quelques jours ?
Ah si, c’est obligé. Même en vacances, je calligraphe toujours. Il faut toujours que j’écrive, j’ai des carnets partout. Il peut y avoir un mot qui me plaît pour sa signification et qui va m’amener à trouver la ligne, le rythme de cette signification. Ou l’inverse, là tout à coup il faut que je pense à ça et pour y penser, j’ai besoin d’avoir un stylo.

C’est vraiment comme un prolongement…
Exactement, c’est une deuxième langue.

Est-ce que tu as peur d’avoir un accident, parfois ? Je sais que moi, je ne fais plus de snowboard par exemple.
Oui, voilà, le snowboard, j’adore ça mais j’ai des contrats assez importants, les gens comptent sur moi. Mes mains sont d’ailleurs assurées.

Qu’est-ce que tu ne peux pas faire?
Du snowboard, du ski, alors que mes parents habitent sur une station de ski. Du coup, maintenant on ne va plus au ski, on va là où il y a la mer, où il fait beau. La dernière fois que j’étais à NY, je ne sais pas ce que j’avais mais j’avais envie de faire du roller donc j’en ai fait jusqu’à l’épuisement mais tout doucement, sans pousser. Je fais attention, je touche du bois. Quand j’ai des coups d’électricité dans la main et qu’elle reste bloquée, j’ai peur. Je dois serrer la main très fort pour me protéger et me sentir mieux. Le pire de mes cauchemars, c’est de m’endormir sur mon bras et de me réveiller avec le bras sans vie. C’est monstrueux.

Quels types d’outils conseillerais-tu à de jeunes calligraphes ?
Un stylo avec lequel tu te sens vraiment bien, ça peut être un Bic, une plume, la pointe d’un compas. C’est ça, la calligraphie. Après je conseille de toujours de commencer à écrire avec des pinceaux, c’est tellement délicat que ça apprend un équilibre. Ensuite, tu peux passer directement à la plume. Il n’y a pas de technique particulière. Celle qu’il faut avoir, c’est de se dire que tout est possible.

Quels sont tes rêves ou projets futures ?
J’ai des envies particulières, par exemple j’adore le Woolworth building à NY et en le regardant l’autre jour ça m’a donné envie de faire des broderies en métal de calligraphie. J’aime l’idée de travailler le métal avec le concept de patrimoine. J’aime l’idée de travailler le plexiglas ou le verre et leur donner de l’importance comme si c’était un diamant. Tout est un work-in-progress. Là je développe un projet avec l’idée de contenant-contenu avec de la céramique et je ne lâcherai pas l’affaire tant que je ne trouve pas la solution pour créer exactement ce que je veux. Je suis très têtu.

Quels conseils donnerais-tu à des calligraphes en herbe ?
Il y a des gens qui m’ont aidé au cours de ma vie auxquels je pense à chaque fois que je travaille.
Et puis quand je dois prendre des décisions, je me demande toujours si ça va me faire voyager…

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