Quand j’avais vingt ans, je passais ma vie avec une bande de copains que j’adorais. J’avais notamment une amie que je trouvais géniale, intelligente, brillante, cultivée.

J’avais une admiration totale pour elle. Elle était tout ce que je n’étais pas.
Elle était complètement détendue en société, passait son dimanche à lire le Monde mais achetait aussi Voici pour faire les mots croisés (et elle assumait, ce qui la rendait encore plus cool), et elle avait un art de vivre et une aisance qui me sciaient.
Elle faisait partie des gens qui font bouger les choses et rassemblent les gens sans même en avoir l’air.

D’ailleurs, c’est grâce à elle que j’ai fait l’une des premières choses dont j’ai été vraiment fière, monter un groupe de rock*, organiser des concerts** et même, arrêter la fac***.

On a fait nos études et évolué ensemble. Après l’université elle est naturellement devenue journaliste. Pour elle, tout semblait facile. Elle avait le contact facile, la plume facile et elle avait toujours cette bonne énergie qui la suivait. En quelques années, elle était devenue une vraie célébrité locale.

Je me disais qu’un jour, elle deviendrait présidente de la république.

Moi, pendant ce temps, je cherchais ma voie – c’était dur mais elle m’a toujours aidé, elle a toujours été là pour moi. J’ai écrit pour son magazine plusieurs fois. Quand j’ai commencé à travailler à la communication d’un cinéma, c’est elle qui m’a aidé à écrire mon premier communiqué de presse.

Bref. Adoration.

Puis un jour, j’ai ouvert mon blog, ma vie a complètement changé et je suis allée m’installer à Paris. J’ai rencontré des tas de gens, dont certains journalistes, et dont certains bossant dans les journaux que mon amie lisait si religieusement.
Et à chaque fois, je me disais qu’ils ne lui arrivaient pas à la cheville.

Je savais qu’il lui suffirait de venir à Paris et que je la présente à deux ou trois personnes pour que sa carrière explose. Je la voyais rédac’ chef d’un grand magazine de culture ou d’informations. Elle était parfaite pour ça.

C’est ce que je lui ai dit. À plusieurs reprises. Je crois même que j’ai commencé à la soûler.

“Mais viens, je te dis. Tu viens deux semaines à Paris. Tu vis chez moi, je te présente aux gens dont je t’ai parlé, tu ne voudras plus partir !!! Tu te rappelles quand on lisait la rubrique de ***, ce journaliste que tu adores ? C’est un copain maintenant !!! Il veut te rencontrer !!! Viens !!! Allez, viens. Viens.”

Elle restait vague. Disait oui. Un jour, pas maintenant, peut-être plus tard.

Et moi, je ne comprenais pas. J’étais en train de découvrir que le monde était à portée de main. Que les gens que l’on admirait n’étaient pas forcément inaccessibles, ce qui est souvent ce qu’on imagine quand on vit loin des capitales. Je ne comprenais pas du tout qu’une fille aussi brillante que mon amie gâche son talent. Je me disais que peut-être, qu’elle avait peur, qu’il suffisait que je la pousse.

Pas une seconde je n’ai imaginé qu’elle n’avait peut-être tout simplement pas envie.
Pas une seconde.

J’ai dû pousser la pression un peu trop loin, parce que petit à petit, on s’est perdues de vue.

Je n’ai compris que beaucoup plus tard que tout ça, c’était de ma faute.
J’avais essayé de plaquer mes rêves sur elle. Je l’avais certainement froissée en lui exprimant que ses rêves étaient trop petits et qu’il fallait absolument qu’elle déploie ses ailes encore plus grand.
Alors qu’en fait, elle était tout simplement heureuse comme elle était.

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Ce message que j’envoyais à mon amie il y a quelques années jusqu’à peut-être la blesser, je trouve que je l’entends beaucoup dans les médias en ce moment.

Alors, bien sûr, c’est fantastique de voir des femmes réussir, être à la tête de grandes entreprises. C’est génial d’essayer de faire passer le message qu’on peut “tout réussir à fois” (une vie de famille épanouie, un mari heureux, une silhouette de rêve, une vie sociale florissante et un job où l’on se dépasse)(même si je pense que ce n’est pas exactement vrai, mais c’est un autre sujet), et qu’il ne faut pas avoir honte d’avoir des rêves de carrière sans limite.

Mais il faudrait quand même faire attention à ne pas plaquer ces rêves de réussite sur tous ceux qui nous entourent.

On vit dans une société où on nous pousse à nous dépasser, à vouloir faire plus.
Les rocks stars du moment sont des femmes entrepreneurs (Sofia Amoruso, Arianna Huffington Sheryl Sandberg, Natalie Massenet et j’en passe…) et il ne s’agit plus seulement d’arriver à gérer une carrière honorable (c’était déjà assez galère comme ça), maintenant, le but, c’est de faire rentrer sa boite en bourse et au passage, d’écrire un livre pour dire aux autres femmes qu’elles peuvent, elle aussi, tout à fait être les présidentes d’une multinationale.

Alors que c’est très cool aussi, de juste aimer son travail comme il est, de juste aimer l’endroit où l’on vit, l’environnement qu’on s’est créé.
C’est cool d’avoir juste une boutique fantastique et de ne pas forcément ouvrir des succursales aux quatre coins du monde – Colette en est le meilleur exemple, d’ailleurs. C’est cool d’être la meilleure pâtisserie du quartier et de ne pas forcément vouloir écrire trente bouquins de cuisine. C’est même cool de ne pas travailler. Ben quoi ? Si on a de l’argent et qu’on est heureux !

Faut juste savoir faire un petit exercice de résistance aux follasses comme moi qui ont des rêves pour 10, aux médias qui nous gavent de success stories et essayer de trouver la vie qui marche pour nous.

Comme mon amie, qui est toujours aussi brillante et aussi aimée mais que j’admire encore plus aujourd’hui, pour avoir su me dire non.
Parce que la vraie réussite, c’est de savoir vraiment qui l’on est et de formuler soi-même sa définition du succès.
(Même si ça ressemble à une citation Pinterest à la con).

Est-ce que vous ressentez cette pression, vous ? Est-ce que ça vous donne des ailes ou est-ce que ça vous fait douter ? Est-ce que vous arrivez à y résister ?

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*Oui, un groupe de rock dont j’étais la guitariste. Je sais, je sais, vous mourez d’envie de me voir sur scène. JAMAIS vous m’entendez ? Jamais.
** On faisait venir des stars dans le Sud de la France !!!
*** Oui, je suis fière d’avoir arrêté des études qui ne me menaient nulle part et c’est grâce à elle.