Un jour de décembre, il y a presque un an, on se promenait à Saint-Germain-Des-Prés avec Sophie, quand soudain on tombe en arrêt devant un minuscule magasin de la rue Guisarde, rempli du sol au plafond de trésors vintage siglés Hermès et Chanel.

“Viens, on faut que je te montre un porte-monnaie Hermès que j’adore”, me dit Sophie.
“Naaaaan, trop snob cette boutique, ça m’énerve. Non, franchement, non. Bon. Ok, ça va. Tu me montres ton porte-monnaie et on se casse. Deux minutes.”

Une fois à l’intérieur, je ne peux m’empêcher de regarder les Kelly, alignés sur les étagères hautes. Ça m’a pris du temps pour l’aimer, le Kelly. Un vrai sac de dame. Mais depuis quelques temps je me fais une idée neuve. Je commence à apprécier sa forme stricte et austère, extrêmement chic. Et au fond de moi, je me dis qu’un jour, un jour quand je serais grande, je m’en achèterais un.

Un Kelly vintage, déjà porté, aux formes déjà adoucies par une autre.

D’ailleurs j’en vois un là-bas, d’un rouge sublime, qui me fait palpiter rien qu’à le regarder. Mais pas une seconde je ne pense à l’acheter.

Enchantées par les merveilles qu’on vient de toucher, on repart.

“J’en reviens pas ! Ils étaient sympa en fait ! Mmmm, c’est parce que t’es connue, Sophie. J’en suis sûre.”

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Deux semaines plus tard, en voyage au bout du monde, il faut bien que je me rende à l’évidence : Je pense au Kelly rouge tous les jours. Ça ne m’est jamais vraiment arrivé, une obsession sur un accessoire comme ça.

“Tiens d’ailleurs,” je me dis en prenant mon petit-dèj à l’hôtel un matin “je me demande pourquoi je n’ai même pas eu l’idée de l’acheter…”

C’est cher un Kelly. C’est même très cher, mais mon agent vient juste de me décrocher le meilleur contrat de ma vie. Et puis je travaille beaucoup. Et puis je suis en train de passer des moments un peu difficiles. Peut-être que pour une fois, je pourrais faire une folie.
Mais c’est hyper fragile, en plus. Et puis c’est un sac de dame. Non. Pas pour moi. Pas moi.

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C’est presque Noël, je suis toujours en voyage et je pense toujours au Kelly. Ça commence à sérieusement m’énerver, ce truc. C’est nul d’obséder sur un objet comme ça.
De toutes façons il est tellement beau qu’il a du être vendu depuis longtemps, mon Kelly rouge.

Bon, et bien voilà. Je rentre à Paris pour Noël. S’il est toujours là, tant pis : Je l’achète.

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Noël est là. Je marche dans les rues de Saint-Germain, engoncée dans ma parka, décidée à en finir avec mon délire.

J’ouvre la porte des 3 Marches et là, on me salue d’un bonjour chaleureux. Je lève la tête vers les étagères, et là, pas de Kelly rouge. Evidemment. Un mois d’obsession, tout ça pour rien.

Je ne sais pas si je suis soulagée ou déçue, en fait… Mais pour être sûre, je demande :

“Vous aviez un sac, un Kelly rouge…?”
“Aaaaah ! Le rouge garance ? Oui… Il n’est plus là. Je l’ai enlevé de la vente.”
“Attendez… Le rouge quoi ?”
“Le rouge garance !!! Il est magnifique ! C’est une nuance de rouge très spéciale. On n’en fait plus des comme ça ! Bon, attendez, je vais vous le chercher.”

Le Kelly… !!! Le Kelly porte mon nom. Vous imaginez bien qu’à cet instant, ça ne fait plus aucun doute. Il est à moi.

Elle ressort de l’arrière boutique, mon sac à la main : “Vous savez, ça fait très longtemps que je l’ai, celui-là. Pour vous dire la vérité, je n’avais pas très envie de le vendre, je le cache toujours un peu… Il m’est particulièrement précieux.”

On commence à bavarder. Catherine B, c’est son nom, m’offre un thé et me raconte sa passion pour les Kelly, pour Hermès, pour son travail qu’elle adore. Je me demande pourquoi j’avais des à-priori sur cette boutique. Je le lui demande, tiens d’ailleurs. Surtout qu’elle n’a absolument aucune idée que je bosse dans la mode, et aucune idée encore que je vais acheter son sac. Elle me répond :

“Oh, je suis comme je suis – j’ai du caractère. Mais vous savez, j’adore ce que je fais et j’ai des tas de clients fidèles…”

Je passe un moment génial – et au bout d’une heure je lui demande de me le vendre parce qu’en fait vu qu’il porte mon nom il était forcément fait pour moi, ça la fait rire et là elle m’avoue “Vous savez, ce sac, il m’appartenait, il était à moi. Mais à vous, je suis contente de le vendre.”

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Le soir même, je raconte à Scott mon achat, avec des violons dans la voix. Il s’énerve à mort, parce que je lui avais parlé du sac et qu’il voulait me l’offrir pour Noël.

Mais je suis heureuse de l’avoir acheté toute seule. C’est mon cadeau à moi-même. C’est mon souvenir à moi. Personne ne peut me l’enlever.
C’est ma première folie de femme adulte. Il est voyant, même un peu trop rutilant comme une Ferrari, mais il marque un moment dans ma vie. Il me rappelle la première voiture que ma mère s’était acheté, après avoir eu un succès professionnel, un turbo qui vrombissait, qui roulait super vite et qui la faisait rosir de plaisir (bon après après avoir frôlé de près trois accidents elle avait rendu le turbo et pris la version normale, mais ça ne risque pas de m’arriver avec mon Kelly : je n’ai aucune passion pour la vitesse).

Et vous savez quoi ? Je ne le porte pas tant que ça, mon Kelly. Mais je le garde toujours à portée d’yeux. Et plus ça va, plus je le trouve beau.

Je suis heureuse de m’être autorisée une petite folie à un moment important de ma vie. Un peu comme un tatouage, vous voyez ce que je dire ?

Aussi dérisoire, et aussi essentiel.

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